Prévention du suicide à l’adolescence : quels enjeux sur les espaces numériques ?

Auteures : Marion Haza et Delphine Bonnichon

A l’heure d’une explosion du numérique et d’une mise à disposition quasi
généralisée des Smartphones connectés dans la population adolescente, le processus
pubertaire possède désormais une empreinte numérique. Aussi, la problématique adolescente
et notamment l’expression de souffrance à travers les questions suicidaires et les prises de
risques connexes se traduisent dans les espaces numériques. Les réseaux sociaux peuvent
devenir des refuges voire des espaces où l’adolescent laisse des traces de son mal-être. Il
semble inévitable pour les cliniciens et chercheurs de se pencher sur ces outils et leurs
possibilités doubles : révélateurs voire transformateurs en tant que moyen d’expression et de
mise en forme ou facilitateurs voire initiateurs des crises et agirs suicidaires.

Mots-clés : suicide, numérique, prévention, adolescents, projection

Abstract : In a time of digital expansion and almost generalized availability of
connected smartphones among adolescents, the pubertal development now possesses a digital
impression. Also, the adolescent question, and most particularly the expression of suffering
through suicidal questions and related risk taking, are now translated into digital
spaces. Social networks can become safe havens, or even spaces where adolescents leave
traces of their angst. It seems unavoidable for clinicians and researchers to look at these tools
and their double possibilities: revealing or transforming as means of expression and shaping,
or facilitating or initiating crisis and suicidal acts.

Keywords : suicide, digital, prevention, adolescents, projection

Pour citer cet article : 

Haza, M., « Prévention du suicide à l’adolescence : quels enjeux sur les espaces numériques ? », [En ligne], in Revue de Socio-Anthropologie de l’adolescence, no.3, février 2019, p.54-64.

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La gestion de la visibilité des contenus et des données personnelles par les adolescents : quelles dimensions à prendre en compte pour les intervenants ?

Prévention du suicide à l’adolescence : quels enjeux sur les espaces numériques ?

 

 

L’article suivant s’inscrit dans les interrogations autour des avantages et limites des TIC dans la prévention et l’intervention auprès des adolescents, avec un regard ancré dans la psychologie clinique et la psychanalyse. À l’heure d’une explosion des écrans, réseaux sociaux, et d’une mise à disposition quasi généralisée des smartphones connectés dans la population adolescente, le processus pubertaire et ses avatars (Gutton, 1991 ; Button et Bourcet, 2004 ; Marty, 1997, 2009 ; Houssier, 2013 ; Haza, 2009, 2012a) possèdent désormais une empreinte numérique.

         Rappelons quelques chiffres clés des réseaux sociaux : Facebook représente 1,79 milliard d’utilisateurs actifs dans le monde avec un âge moyen de 22 ans, 34 millions en France, 1,8 million de likes par minute, 4,75 milliards de contenus partagés par jour, 240 milliards de photos présentes. Twitter compte 300 millions d’utilisateurs actifs dans le monde, 5,74 millions en France, 500 millions de tweets par jour, les 16/24 ans représentent 1/3 des abonnés, avec une recrudescence ces dernières années. Les autres réseaux qui montent chez les adolescents sont Instagram avec 800 millions d’utilisateurs actifs dans le monde (augmentation de 500 millions en 3 ans), principalement âgés de 16 à 24 ans (41 %) passant en moyenne 32 minutes par jour sur l’application ; et Snapchat avec 178 millions d’utilisateurs actifs dont 57 millions en Europe, 3 milliards de snaps envoyés chaque jour, les utilisateurs passant en moyenne 30 minutes par jour sur l’application, 71 % des utilisateurs ont moins de 25 ans (46,8 % des utilisateurs majeurs ont entre 18-24 ans[1]. 2/3 des 16/24 ans l’utilisent chaque semaine et les 11/12 ans représentent 600 000 utilisateurs en France : 74 % des élèves de 5e ont un compte Snapchat[2]). Enfin, YouTube touche beaucoup de jeunes, avec 37,5 millions de Français chaque mois, 80 % des 16/24 ans y allant quotidiennement.

Ces espaces numériques offrent une surface de projection au processus adolescent et ses problématiques de souffrance grave. La problématique suicidaire trouve matière à s’exprimer dans ces espaces publics, ouverts au regard collectif (tant des pairs que des adultes). Comment saisir et entendre ces messages ? Quelles réponses y apporter ? Quels sont les effets psychiques de ces inscriptions numériques de la souffrance ? Comment faire la part entre son caractère nocif et dangereux (souvent médiatisé : contagion rapide, excès, violence, harcèlement) et son caractère potentiellement créatif et salvateur (identifications, liens, mise en forme, créations) ? Comment l’accompagner dans une optique de prévention du suicide ? Beaucoup de questions qui nécessitent une réflexion clinique.

 

  1. Pubertaire et acte adolescent

Nous appuyons notre réflexion sur une conception théorique de l’adolescence comme travail psychique, initié par les modifications physiologiques de la puberté, qui ne se réalise qu’au prix du renoncement, de la perte des illusions, des idéaux de l’enfance. Et c’est bien la modalité de traitement de la perte qui détermine le processus adolescent et sa possibilité de dégagement face à la dépression. Ce travail met violemment à l’épreuve l’adolescent en mal de subjectivation, en détresse identitaire. Cette face sombre du processus pubertaire laisse associer sur le « travail du négatif » (Green, 1993), ce travail de la pulsion de mort qui permet la pensée, ce temps où la non-existence, l’absence, deviennent des éléments structurants de la psyché. Alors, certains adolescents en souffrance s’engagent dans la dépressivité (Mâle, 1982), les idées noires émergeant parfois jusqu’à la psychopathologie et le recours à l’acte (Houssier, 2009a). L’adolescent peut recourir à l’acte pour trouver un support externalisé à ses représentations et fantasmes particulièrement intenses. Certains adolescents animés par une pulsion de mort et des fantasmes d’immortalité posent des actes les mettant en péril vital. L’adolescent, paradoxalement, peut (se) détruire pour exister ou survivre peut-être, la destructivité constituant le versant négatif de la créativité (Gutton, 2008). En effet, « la recherche de plaisir, la réussite, le désir de vivre sont aléatoires et rendent dépendants des autres. Détruire au contraire peut être un acte solitaire dans lequel le triomphe ne se partage pas. Mais à quel prix ? », s’interrogent Jeammet et Corcos (2001). Par le recours à l’acte, l’adolescent s’affirme et, ainsi, évite la passivité qui le renvoie à la soumission infantile. Jeammet explique la fréquence des agirs par le fait que l’adolescent exprime le besoin de se redonner un rôle actif qui contrecarre le vécu profond de passivité face au bouleversement pubertaire subi.

Ce processus de maîtrise dans l’échec et la destruction peut expliquer le recours aux tentatives de suicide et aux blessures envers soi ou envers autrui, ainsi que les prises de risques. Le recours à l’acte permet à l’adolescent « de “s’éprouver” et d’éprouver la consistance propre là où la vie imaginaire le menace de se perdre » (Roussillon in Morhain, 2011 : 65). Aussi, la résistance et le refus du pubertaire, la difficulté à contenir psychiquement l’afflux massif d’excitations expliqueraient ce recours à l’acte fréquent. La tentative de suicide, fréquente chez les adolescents, s’inscrit dans la psychopathologie et relève d’adolescents dits « graves », en venant signer une tentative de lutte contre le sentiment d’être agi par la puberté et les fantasmes qui l’accompagnent (Laufer et Laufer, 1989 ; Ladame, 1981). La mort semble plus tolérable que l’acceptation et l’intégration d’un continuum adolescent, dans ces contextes de fragilité que des évènements de vie vécus douloureusement peuvent faire basculer (par exemple, la rupture sentimentale). La tentative de suicide attaque le corps propre directement mais aussi, par déplacement, le corps des parents, en écho à un fantasme de scène primitive qui peut se trouver particulièrement baigné de sadisme et de violence (Bonnichon, 2011a). Cette symptomatologie renvoie clairement à l’archaïque et au pubertaire non représentables et non intriquables. Ces différents agirs violents, extrêmes, corroborent le point de vue de Guillaumin d’un « besoin traumatophilique » répété à l’adolescence, comme quête d’un éprouvé sensoriel, perceptif. « Ce besoin pourrait correspondre à la recherche des limites de la capacité du sujet à contenir sa propre excitation et à gérer ainsi la violence. » (Guillaumin, 2001 : 9)

 

Le suicide est de fait un recours à l’acte extrême. Avec les rapports de l’Observatoire national du suicide (Jousselme et al., 2013), il apparaît qu’il représente la seconde cause de mortalité chez les 15-29 ans (soit 16 % des décès en 2014), impliquant 3 fois plus les garçons que les filles. D’après le rapport de 2015, les tentatives de suicide semblent être plus fréquentes qu’auparavant : « 7,8 % des jeunes déclarent avoir déjà effectué une tentative de suicide au cours de leur vie et 3,7 % déclarent plusieurs. » Ce sont encore majoritairement des filles dans les deux cas. En comparaison avec un échantillon non strictement comparable lors d’une précédente étude (Choquet et Ledoux, 1994), 6,5 % avaient déclaré avoir déjà fait au moins une tentative de suicide au cours de leur vie, dont 1/4 plusieurs. Selon le Baromètre santé de 2014 (Robert et al., 2017), on observe une plus forte prévalence de tentatives de suicide entre 15 et 19 ans (1,3 %) avec un taux particulièrement élevé chez les jeunes filles (2,3 % contre 0,4 % chez les garçons). La prévalence des idéations suicidaires suit quant à elle une courbe inverse, indiquant également des rapports complexes entre pensée et agir suicidaires : elle se situe à 2,9 % entre 15 et 19 ans avec de nouveau une plus forte représentation des filles (3,7 % contre 2,1 % chez les garçons) et atteint 3,9 % entre 20 et 24 ans avec une représentation quasi égale des jeunes hommes et des jeunes femmes (4 % chez les garçons et 3,8 % chez les filles). Le troisième rapport de l’Observatoire national du suicide de 2018 confirme ces données. S’y ajoute le constat selon lequel les jeunes filles déclarent en moyenne 3,5 fois plus de tentatives de suicide que d’hospitalisations à la suite de l’acte suicidaire ; tandis que pour les jeunes hommes ce rapport est entre 1 et 2 sur 1.

  

  1. Numérique et mises en scène des souffrances pubertaires

La particularité de ces réseaux prisés des jeunes est qu’il sont constitués d’images et parfois exclusivement d’images. Ceci n’est pas sans questionner le rapport au langage et à la sensorialité des adolescents et toutes les modalités de figuration du processus pubertaire se passant souvent de mots au profit de recours à l’acte variés. Ce vecteur n’est pas sans rapport non plus avec la teneur violente par essence des fantasmes pubertaires particulièrement convoqués chez les adolescents suicidaires et suicidants (Bonnichon, 2012). L’image (Houssier, 2008 ; Haza, 2016 ; Papot et Haza, 2016 ; Haza et Houssier, 2018) a cette valeur de représentation pouvant être brute ou élaborée. Mais elle fait appel à des éléments archaïques sollicités par le regard, le sensoriel à l’épreuve. À l’adolescence, internet et ses images semblent être des outils qui peuvent répondre aux angoisses du pubertaire. En effet, l’adolescent peut facilement jouer avec les images, fabriquer ses propres images et les montrer aux autres. Ces jeux donnent lieu à des mises en scène variées permettant un travail de figuration (Freud, 1899-1900) et ce dans un contexte de sécurité relative car l’écran et l’espace personnel de l’adolescent agissent sur le plan psychique comme pare-excitation (Lefèbvre et Nicaise, 2010). Cette hypothèse est soutenue par Tisseron : les espaces numériques permettent aux internautes « de recevoir l’avis de leurs pairs au rythme où ils le désirent… c’est-à-dire à celui où ils sont capables de l’accepter » (Tisseron, 2006 : 607). Parfois, l’adolescent fragile peut devenir auteur d’images le mettant en scène lui et sa souffrance. Comment distinguer un adolescent en souffrance d’un adolescent qui s’aventure dans la subjectivation (Cahn, 2004) par les images ? Nous partons des écrits de Marty (2008) proposant que l’image violente puisse constituer un support de projection du monde interne de l’adolescent, contenant sa violence, la transformant en un contenu représentable, mais aussi et surtout la symbolisant. Par l’image violente, les adolescents trouvent « une voie de figuration à leur propre violence » (Marty in Houssier, 2008 : 58). Aussi, nous faisons l’hypothèse qu’un adolescent pouvant projeter sa violence sur une image qui le met en scène possède des ressources et des capacités de transformation, qui lui permettent de se projeter et de réintégrer une image de lui transformée et symbolisable, en écho à la « fonction alpha » de Bion (1979) et à la capacité à rêver. Pour Freud, le rêve est une activité de l’appareil psychique qui permet de transformer des contenus latents en contenus manifestes. Houssier explique que la suite logique est l’état de veille, pendant lequel se traite ce que le rêve n’a pas transformé. Or, justement, « la culture constitue une voie privilégiée pour projeter sur la scène externe ou interne ces restes de rêve. Vivre serait prolonger le rêve, rêver sa vie et projeter sa suite, à partir de la persistance du désir » (Houssier, 2008 : 17-18). C’est pourquoi l’image (des réseaux sociaux tels Instagram, Snapchat, YouTube, etc.) est un de ces nombreux supports culturels sur lequel se projettent des restes diurnes. Ainsi pour l’auteur, l’image en tant qu’aire de jeu, d’espace potentiel (Winnicott, 1975), « relève de l’espace partagé de la rêverie mère-enfant » (Houssier, 2008 : 12), et ce à condition que « les représentations transmises soient transformées, pour que le jeu opère entre le contenu latent et sa découverte » (Houssier, 2008 : 13). L’image, dans la continuité du rêve, assure les mêmes fonctions de transformation que celui-ci (Houssier et Marty, 2010).

Aussi, la problématique adolescente et notamment l’expression de souffrance à travers les questions suicidaires et les prises de risques connexes se traduisent dans l’espace public mais aussi dans les espaces numériques dédiés (les sites professionnels comme Fil Santé Jeunes[3] par exemple ainsi que les espaces numériques plus communs : réseaux sociaux, blogs, chats, jeux vidéo, YouTube, etc.). Précisons que la particularité des réseaux repose sur deux éléments principaux : l’invisibilité (du fait de l’anonymat) et la distance (derrière l’écran). L’invisibilité peut être vécue comme l’abolition d’une entrave à la communication autrement parasitée par la présence physique. Cette pratique d’anonymat est même obligatoire dans certains espaces numériques où un pseudo est nécessaire à la connexion (groupes autour de violences, etc.). L’anonymat permettrait de lever la censure et de désinhiber. On perçoit rapidement l’intérêt et les débordements possibles du fait de l’anonymat, de l’absence de regard et de voix. On pense évidemment au cyber-harcèlement, puisqu’immanquablement, il est plus facile de s’en prendre à quelqu’un en son absence directe. Évidemment, la transgression et l’humiliation se retrouvent sur la toile. Par exemple, en 2012, l’histoire d’Amanda Todd[4] avait parcouru le monde entier. Sa mort par pendaison avait relancé le débat sur les dangers des réseaux sociaux chez les adolescents.

Cachés, voilés ou protégés derrière leurs pseudos, les adolescents peuvent projeter leur histoire, leur état. Ils peuvent poser certaines questions complexes ou honteuses, faire part de leurs troubles, de leurs souffrances voire de leurs idées suicidaires. Nous rappelons que le recours à la projection est nécessaire dans les moments de réaménagement pulsionnel, moments critiques pour la psyché. Ainsi, à l’adolescence, la projection est sollicitée du fait du réaménagement psychique pubertaire, de la nouveauté (génitale) à penser, et de la désorganisation défensive du sujet de la latence. Soulignons avec Birraux (2000) la banalité du recours à la projection dans les conduites les plus ordinaires de la vie quotidienne et à plus forte raison dans les situations nouvelles qui sont susceptibles de déstabiliser les acquis du Moi. « Ainsi l’adolescent attribue-t-il à l’objet, à l’autre, à l’environnement ce qu’il refuse de reconnaître comme sien » (Birraux, 2000). Cette recrudescence de l’usage de la projection est généralement transitoire et contribue à consolider (mais peut éventuellement définitivement fragiliser) l’épreuve de réalité, au centre de laquelle se trouvent toujours des enjeux narcissiques. Cette épreuve de réalité qui passe par l’expérimentation et convoque les jugements d’attribution et d’existence, participe de la restructuration ou de l’effondrement des limites du Moi (Ladame, 1981).

 

  1. L’exemple des idées suicidaires

Ces projections de la souffrance vont avoir des effets sur le sujet et sur l’entourage, virtuel ou non. En effet, les études montrent que la question du suicide a une résonance particulière auprès de l’entourage, dans les médias et dans la société en général. De plus, le traitement médiatique et la diffusion des décès par suicide a également des effets, comme le montrent les psychiatres du programme Papageno[5]. Dès 1974, Phillips parlait des suicides par imitation ou « effet Werther ». Si des décès par suicide de stars populaires (Marylin Monroe, Kurt Kobain, etc.) relayés dans les médias peuvent être suivis d’actes suicidaires, les recherches tempèrent ces données. Plus précisément, Marcelli précise que le suicide de Kobain a été suivi « d’une augmentation des appels aux centres de crise de la région concernée, avec augmentation des préoccupations suicidaires, mais sans traduction au niveau des passages à l’acte ou de la mortalité suicidaire » (Marcelli et Berthaut, 2001). Des effets d’imitation et/ou d’identification sont donc en jeu face à la médiatisation du suicide. Toutefois, il est nécessaire d’analyser finement les processus en question et leur dynamique psychique. Internet est aujourd’hui un espace où la question du suicide est (ex)posée tant par le biais de textes que d’images. Mais internet favorise-t-il l’agir suicidaire ou bien peut-il le prévenir, le différer ? Marcelli (Marcelli et Berthaut, 2001) rappelle qu’en Grande-Bretagne, « tout en alertant sur les premiers cas de suicide facilités par des informations trouvées sur le net, Susan Thompson (1999) rapporte l’anecdote du hacker qui, découvrant une note d’adieu sur un site, parvient à localiser la suicidante par son adresse IP et à prévenir les secours qui arriveront à temps. » Prasad et Owens (2001) cherchant des informations sur internet à partir de mots-clés (« attempted suicide », « how to commit suicide », etc.) ne parviennent pas vraiment à trouver des informations concrètes sur des méthodes de suicide dangereuses. En 2008, la même étude menée par Recupero et al. distingue seulement un peu plus de 11 % de sites biaisés pro-suicide. Eichenberg (2008) et Baker et Fortune (2008) montrent que chez les participants à des forums centrés sur le suicide émergent des manifestations d’empathie, d’appartenance ou d’expression d’une souffrance. Précisons toutefois que les suicides en lien avec les réseaux sont à rattacher à un isolement et un état dépressif présents en dehors du monde virtuel. Pensons à la jeune femme qui s’est suicidée en 2016, en direct sur Périscope. Ce sont des jeunes en souffrance dans leur vie et environnement quotidiens, qui n’ont pas trouvé d’adultes de confiance à qui adresser leur souffrance ou qui n’ont pas été entendus dans des messages à décrypter. Internet ne semble donc pas si facilement donner un mode d’emploi pour le suicide, mais peut devenir le relais d’un appel à l’aide que l’acte et/ou les idées suicidaires contiennent.

Les réseaux sociaux ou jeux vidéo peuvent devenir des refuges et peut-être des espaces où l’adolescent laisse des traces de son mal-être (par exemple : Tigh Gap, A4 Challenge, Necknomination, etc.) (Haza et Joly, 2016). Mais quels sont les effets de la production et de la réception de propos ou images noires et suicidaires ? Il semble indispensable pour les cliniciens et chercheurs de se pencher sur ces outils et leurs possibilités doubles : révélateurs en tant que moyen d’expression et de mise en forme ou facilitateurs voire initiateurs de crises et agirs suicidaires. À l’instar de travaux de sociologues (Casilli, 2012 ; 2013 ; Casilli et Tubaro, 2016) qui ont montré l’impact identitaire des communautés numériques « pro ana », la place et la facture des scénarios suicidaires dans l’espace numérique est à interroger. Nombreux sont les témoignages (textes, vidéos, photos, dessins) laissés par des adolescent(e)s sur l’espace public numérique, impliquant directement l’idée ou l’agir suicidaire ou, de façon indirecte, des défis dangereux avec prises de risque gravissimes. Ces appels, messages adressés à des destinataires imaginaires ou à soi-même, semblent importants à considérer, tant dans le cadre de la prévention, permettant de saisir des indicateurs de mal-être grave non adressés ailleurs, que dans le cadre de la protection, de la thérapeutique, certaines créations ayant allure de catharsis numérique.

 

  1. Des dispositifs disparates

Selon les pays, des applications ou logiciels de prévention via le numérique sont plus ou moins développés. En effet, l’usage d’internet et des réseaux sociaux (tout comme des jeux vidéo) en prévention n’est pas encore unanime chez les médecins et professionnels du soin psychique. Les réticences expliquent le retard de certains pays (dont la France) dans des expérimentations. Notons que le numérique ne remplace pas le soin et l’humain mais est un maillon dans la prise en charge, souvent en termes de repérage précoce ou d’initiateur de soin. À l’initiative du Pr Vaiva du CHRU de Lille, l’étude Algos[6] (2010-11) a précédemment évalué deux prises en charge différentes de personnes hospitalisées suite à une tentative de suicide. Une partie des patients recevait un appel téléphonique 15 jours après leur sortie. Une diminution des décès et des récidives de tentatives de suicide chez les patients qui avaient été appelés au téléphone a été constatée. Le dispositif VigilanS[7], en cours d’évaluation, va dans le même sens. Le CHRU de Brest a décidé de lancer une autre étude, cette fois, avec le SMS. L’étude Siam[8], pilotée auprès d’adultes par le Dr Berrouiguet (CHRU de Brest, 2013-14), ainsi que l’étude MEDIACONNEX (Ligier, Kabuth, Guillemin, 2016), réalisée auprès d’adolescents, montrent que le lien par SMS peut également réduire le nombre de décès et de récidives de tentatives de suicide. Une autre étude propose d’étudier ce même lien avec les outils que peuvent constituer Twitter et d’autres réseaux sociaux à destination des adolescents (Notredame, Grandgenèvre, Pauwels et al., 2018).

Une autre méthode de prévention est inscrite dans les chats pour toucher un public adolescent. Par exemple, SOS Amitié[9] a lancé une plateforme de chat pour atteindre un public d’adolescents et de jeunes adultes, recevant 4 % d’appels au téléphone, 44 % via le chat. Ces espaces de chat laissent place à des mots, abréviations ou émoticônes – telle une novlangue adolescente. Nous connaissons aussi les chats de Fil Santé Jeunes[10], ou encore Ciao en Suisse[11], très connus par les adolescents pour toutes questions de santé (sur leur corps ou leurs états d’âme). Cette présence sur la toile explique également le dispositif national des CAF avec les Promeneurs du Net[12], proposant une « action éducative sur la toile », « via les blogs, les chats, les forums. »

En dehors de ces sites ou propositions par des professionnels (cf. les expériences de Skyblog et Stora (2008) au début des années 2000, mais aussi l’élaboration du jeu vidéo Clash Back[13] par Pommereau), l’internet sollicite les pairs pour du repérage, notamment sur les réseaux sociaux. Après avoir testé un bouton de signalement pour les comportements manifestement suicidaires réservé aux États-Unis et à certains pays anglophones, Facebook a lancé cette fonctionnalité dans tous les pays du monde. Cette initiative est née suite au constat de nombreux suicides qui auraient pu être évités, les victimes ayant manifesté leur intention de se donner la mort publiquement sur le web sans que personne n’y ait réellement prêté attention. Dans 8 cas sur 10, les jeunes qui font une tentative de suicide envoient des signaux avant leur acte (repli, tristesse, morosité, agressivité, etc.). Mais ces signes laissés sur les réseaux sociaux sont souvent ignorés, méconnus ou banalisés. Depuis juillet 2016, l’utilisateur de Facebook qui suspecte un agir suicidaire d’un de ses contacts peut accéder à l’outil comme s’il faisait un signalement d’une publication pour d’autres motifs. Une équipe de professionnels veille sur ces signalements 24 heures sur 24. Il en est de même sur Twitter et d’autres réseaux sociaux adolescents.

En outre, aujourd’hui, il est proposé d’automatiser les repérages, créant un débat du fait de la complexité légale et du niveau d’efficacité. À l’heure actuelle, de nouveaux projets se développent, par exemple, depuis 2015, Azé et Bringay participent à un projet franco-canadien baptisé Mood[14]. L’objectif est de savoir s’il est possible de surveiller l’état de santé mentale des internautes, avec des algorithmes identifiant des émotions (tristesse ou dégoût de soi par exemple) pour repérer les internautes qui vont mal, ces alertes étant transférées à des psychiatres qui veillent. Ces projets sont complexes à mettre en place car d’une part, ils posent la question légale de la liberté d’expression et d’autre part, ils nécessitent de croiser les identités numériques souvent multiples sur internet. De même, sur les forums de jeux vidéo, un système fonctionnant par reconnaissance de termes inquiétants semble inutile. Sur un site comme Twitch[15], au moins une vingtaine d’utilisateurs recensés par La Presse[16] ont le mot « suicide » dans leur pseudonyme (Suicide_Commando, Suicide_Squad, Suicide_Plan, etc.) et l’expression « kill myself » apparaît dans plusieurs descriptions d’extraits vidéo concernant ces jeux, d’où la méprise possible.

 

Conclusion

Il semble donc pertinent de proposer l’espace numérique comme un espace de projection de la souffrance suicidaire, de la fragilité et vulnérabilité des jeunes, tout en tenant compte de la nécessité plus ou moins aiguë pour nombre d’adolescents de maintenir l’objet suffisamment à distance sans le perdre. Les recommandations récentes du troisième rapport de l’Observatoire national du suicide (2018) préconisent plusieurs mesures de prévention via l’outil numérique : notamment, des interventions en ligne pour former des « sentinelles » (Perry et al., 2014) ; des modérateurs ayant la charge de repérer les sujets exprimant des idées suicidaires sur les réseaux sociaux (chats, forums, etc.) et qui pourront faire relais avec des professionnels du soin ; des dispositifs de veille et de maintien d’un contact avec les suicidants ; la mise en place d’une évaluation écologique connectée pour obtenir des informations sur l’état de santé mentale du patient entre deux consultations. Il est souligné que l’ensemble de ces projets de prévention n’est pas exhaustif, eu égard à la dimension récente du virtuel et à la place que ces outils numériques peuvent prendre dans nos sociétés contemporaines. Ainsi, des veilles sur les espaces numériques d’images autour des thématiques suicidaires ; des analyses de ces productions en lien avec le processus adolescent et la souffrance suicidaire, et la production d’une grille de repérage de signaux d’alerte numériques ; des propositions en termes de prévention (repérage, prise en compte, réponse) adaptées à l’acte envisagé voire posé, à la souffrance exprimée et au genre (Bonnichon, 2011b ; Bonnichon et Verdon, 2012), notamment sous la forme de « sentinelles du web », semblent constituer des pistes intéressantes à explorer.

 

 

 

 


 

 

Références

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