DE LA COUR DU LYCÉE AUX MÉDIAS SOCIAUX: UNE ÉTUDE QUALITATIVE DES RÔLES DES PAIRS ADOLESCENTS, EN LIGNE ET EN PRÉSENCE

Auteure : NATHALIE DUPIN

Le terme de « pairs » est couramment utilisé pour qualifier les sociabilités adolescentes : cet article propose une analyse approfondie de ce concept, qui associe à la fois les figures d’altérité et de similarité et pose la question de la force des liens qui unit ces adolescents sous ce terme de pairs. Il insiste finalement sur l’importance de situer ces pairs (genre, milieux de vie, lieu des échanges…) pour pouvoir étudier les rôles qu’ils jouent. Les analyses de cet article s’appuient notamment sur des entretiens réalisés auprès d’une cinquantaine de lycéens scolarisés au sein d’établissements scolaires situés en zones rurale et urbaine d’Ile-de-France, et sur des études de cas de (cyber)harcèlement recueillis sur une ligne d’écoute nationale dédiée à la protection des mineurs sur Internet.

Mots clés : Adolescents, sociabilité, pairs, médias sociaux, (cyber)harcèlement

Abstract :

« Peers » is commonly used to consider adolescent sociability: this article proposes a deep analyse of this concept that combines otherness and similarity, and interrogates the strength of the links between adolescents called peers. Finally, it stresses the importance of situating these peers (gender, living backgrounds, places…) in order to study their roles. The analyzes are here based on fifty high school students interviews from urban and rural areas of Ile-de-France, and case studies of (cyber)bullying from a hotline dedicated to the protection of minors on the Internet.

Keywords : Teenager, sociability, peers, social medias, (cyber)bullying

Pour citer cet article : 

Dupin, N., « De la cour du lycée aux médias sociaux: une étude qualitative des rôles des pairs adolescents, en ligne et en présence », Revue de Socio-Anthropologie de l'adolescence [En ligne], no.2, janvier 2018, p.14-27. URL : http://revue-rsaa.com/index.php/les-numeros/numero-2-lespairs/97-3-courlycee

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De la cour du lycée aux médias sociaux: une étude qualitative des rôles des pairs adolescents, en ligne et en présence

 

  

L’entrée dans l’adolescence ou « adonaissance » (de Singly, 2006) se caractérise notamment par une mise à distance des références familiales, alors que débute un processus d’individualisation et d’autonomisation, marqueur du passage de l’enfance à l’adolescence (Galland, 2011), sans toutefois être caractérisé par une indépendance économique (de Singly, 2006). La dimension relationnelle avec d’autres jeunes d’âges similaires ou proches se renforce (Galland, 2010; Cipriani-Crauste et al., 2007) : les enfants deviennent des adolescents principalement dans l’« entre-soi » - nous reviendrons ultérieurement sur ce terme - scolaire et extra-scolaire, en présence ou en ligne (Fize, 2008 [1993] ; Balleys, 2015). Les notions de « pairs », de « groupes de pairs » - voire de « culture des pairs » - sont mobilisées par de nombreux chercheurs en psychologie (sociale), en anthropologie et en sociologie tant anglo-saxonnes (Coleman, 1961 ; Kandel, 1978 ; Prinstein et al., 2008 ; boyd, 2014) que francophones (Pasquier, 2005 ; Kindelberger et al., 2006 ; Mardon, 2010 ; Lachance et al., 2016) pour désigner ce phénomène social. Certains voient même en ce « groupe de pairs » une véritable « institution » (Cuin, 2011 : 78). Cependant, la notion de « pairs » reste peu définie scientifiquement et socialement. Qui sont donc ces pairs ? Font-ils partie des amis proches ou simplement de l’entourage, scolaire ou non ? Les rôles qu’ils jouent évoluent-ils au fil de l’adolescence et varient-ils en fonction du genre, du milieu - urbain ou rural, favorisé ou non - dont sont issus les adolescents, des « théâtres » où se jouent ces relations ? L’objectif de cet article est de contribuer à définir précisément ce que recouvre la notion de « pairs » pour les adolescents, ce travail de définition s’avérant nécessaire, par exemple pour améliorer la compréhension des phénomènes de (cyber)harcèlement.

Si les adolescents se caractérisent par une certaine homogénéité culturelle, des normes et codes communs (Pasquier, 2005 ; Fize, 2011 [1994]), l’hypothèse principale adoptée ici est qu’au-delà d’une certaine conformité, il existe une hétérogénéité chez les adolescents et qu’à cette hétérogénéité répond une hétérogénéité des « pairs », pourtant communément considérés comme « semblables ». Ainsi, pour confirmer cette hypothèse, cet article propose, dans un premier temps, une analyse approfondie de cette « boîte noire » que constituent les pairs, à partir du point de vue des adolescents, puis insiste dans un second temps sur l’importance de situer ces pairs pour comprendre leur influence. Il s’appuie principalement sur l’analyse qualitative thématique d’entretiens semi-directifs, d’environ une heure, réalisés entre mars 2015 et juin 2017 auprès de cinquante-sept lycéens (32 filles et 25 garçons) : âgés en moyenne de 16,5 ans, ils sont scolarisés en Seconde, Première et Terminale générales et professionnelles, au sein d’établissements scolaires situés en zones urbaines et rurales d’Ile-de-France (voir Figure 1 ci-après). Parmi les lycéens interrogés, une quinzaine d’entre eux a accepté, lors de l’entretien, de se mettre en relation avec l’enquêtrice sur l’un de ses médias sociaux (Facebook, Instagram, Twitter…) après l’entretien. Aux analyses thématiques des entretiens s’ajoutent donc des observations issues de leurs profils sur ces médias sociaux. Notons que des entretiens complémentaires menés entre mars et mai 2017 auprès de dix collégiens (cinq filles et cinq garçons), âgés en moyenne de 13,5 ans, apportent des éléments de compréhension sur l’évolution des pairs et de leurs rôles au fil de l’adolescence. Enfin, l’article fait référence à quelques cas issus de l’observation participante à la ligne d’écoute de l’association e-Enfance[1], agréée par le ministère de l’Education Nationale, qui a pour mission de protéger les mineurs sur Internet.

 

Figure 1 : Répartition des adolescents interrogés, en fonction du genre, de la classe et de la filière scolaire (générale (G) ou professionnelle (Pro).

 

 

  1. Les pairs, un concept « boîte noire » à définir

    • De l’usage du terme de « pairs » dans la littérature

Comme nous venons de le voir, le concept de « pairs » est prépondérant pour caractériser la socialisation adolescente contemporaine – la sphère familiale entrant en concurrence avec celle des « relations choisies » (Poirier et al., 2006 : 7). Mais alors qu’il est omniprésent dans la littérature notamment socio-anthropologique de l’adolescence, il n’existe paradoxalement pas ou très peu de définitions claires et détaillées du terme « pairs ».

Il est d’ores et déjà intéressant de noter que « pairs » est généralement employé au pluriel par les chercheurs. L’emploi de ce pluriel renvoie donc tout d’abord à un ensemble d’individus, non définis pour le moment, mais a priori susceptibles d’être en interaction avec l’adolescent au centre de l’analyse et d’exercer une influence sur lui. Dans son ouvrage sur la socialisation, Muriel Darmon définit les pairs chez les adolescents comme des « individus qui évoluent au sein d’un même groupe dont les membres partagent le même statut » : ils exercent donc les uns sur les autres une socialisation « horizontale » (Darmon, 2010 [2006] : 59). En plus de la notion de similarité, fortement présente dans cette définition avec la double répétition du mot « même », deux concepts sont donc introduits ici et s’avèrent particulièrement pertinents pour l’univers relationnel adolescent : celui du « statut » et celui du « groupe ».

Le concept de « statut », identique ou équivalent, renvoie à l’idée d’institution introduite par Charles Cuin (2011 : 78). Contrairement à la définition de Muriel Darmon, il présuppose une hiérarchie et pose la question de la perception de cette hiérarchie par les adolescents eux-mêmes (voir 1.2), voire de l’existence d’une hiérarchie au sein de cette hiérarchie. Les travaux de Claire Balleys sur le « prestige » (2015 : 31-74) des statuts et sa négociation quotidienne s’avèrent particulièrement éclairants sous cet angle : dans le cadre scolaire, certains adolescents ont un rôle de « leader » (2015 : 31), ils occupent l’espace social et exercent une autorité reconnue comme légitime par les autres élèves, à l’inverse de certains élèves qui sont dits - voire se disent - « transparents » (2015 : 34).

Dans la définition des « pairs » de Muriel Darmon, « statut » est associé à « même » : cette association présuppose un regard extérieur, qui regroupe des individus sous le « même statut ». Elle laisse également présager le développement d’un potentiel sentiment d’appartenance. Ce sentiment d’appartenance générationnelle, fort chez les jeunes adolescents (de Singly, 2006) tend à diminuer d’intensité alors que l’individu avance dans son adolescence (voir 2.1), au fur et à mesure que son identité propre ou « soi » se construit.

S’agissant du concept de « groupe », également introduit dans la définition donnée par Muriel Darmon, il est à noter qu’au terme de « pairs » adolescents est fréquemment associée la notion de « groupes » ou de regroupement – voire de bandes, délinquantes ou non, violentes ou non (Fize, 2008 [1993]; Marwan 2011). Certains auteurs, dans une approche socio-ethnologique, parlent même de « tribus adolescentes » (Jeffrey et al., 2016). Le regroupement serait caractéristique de l’adolescent, car il lui permet de se distancer de sa famille, de l’institution scolaire, tout en se sentant mieux et plus à l’aise dans ces « microsociétés choisies » (Fize, 2008 [1993]). Les chercheurs analysent alors, par exemple, l’influence du « regard » des pairs, voire leur « tyrannie », sur les choix culturels, les codes, le style ou le langage des adolescents (Pasquier, 2005 ; Mardon, 2010).

 

  • Les pairs du point de vue des adolescents : les « autres » et les « meilleurs amis »

L’emploi du terme de « pairs » dans l’analyse de la socialisation des adolescents et de leurs différents univers relationnels pose la question du caractère « endogène » ou non de ce concept, et de son fondement réel.

En se plaçant du point de vue adolescent, dans une approche « émique » (Caron, 2017), la notion des pairs reste assez abstraite : au cours des cinquante-sept entretiens de lycéens, nous avons à plusieurs reprises demandé aux adolescents ce qu’évoquait le terme de « pairs » pour eux. Ce terme en lui-même, même en épelant le mot, n’a jamais été compris d’emblée : « je n’ai jamais entendu ce mot » ou « je n’utilise pas du tout ce mot, je ne vois pas trop ce qu’il veut dire ». Nous avons alors dû préciser la question en indiquant ce que nous entendions par ce terme, par exemple : les « adolescents de [leur] entourage » ou « adolescents autour d[’eux] ».

Le terme de « pairs » renverrait donc à une posture étique (Paillé et al., 2008 : 269) des chercheurs, leur regard extérieur ayant pour effet de prioriser leur point de vue dans l’interprétation du phénomène étudié (Caron, 2017). En analysant les discours des adolescents interrogés, c’est la notion des « autres » qui émerge d’abord pour définir cette notion de « pairs », non comprise d’emblée par la plupart des adolescents. Ainsi, Thomas[2], 13 ans (4e, père informaticien, mère au foyer) indique : « je fais très attention au regard des autres, à ce qu’ils pensent de moi et de ce que je dis. […] Je ne cherche pas les embrouilles, je ne rentre pas dans celles des autres, j’évite de m’embrouiller avec les gars de ma classe ».

Certains adoptent le parti inverse et indiquent se mettre à distance du jugement des « autres ». Loan, 16 ans (2nde générale, père au chômage, mère employée d’une collectivité) explique :

Moi, je m’embarrasse pas de ce que pensent les autres, quand ce sont pas des amis ou des gens que j’aime bien. J’suis tout le temps avec mon groupe de copines, on est quatre : on passe tout notre temps ensemble, au lycée et après le lycée aussi. On se parle tout le temps, on pense pareil, on rigole bien et quand on peut pas être ensemble, on s’envoie des messages, des Snaps[3]… Je supporte pas d’être loin d’elles : elles sont comme moi, c’est comme des sœurs pour moi.

Et Julie, 17 ans (1ère professionnelle, père cariste, mère employée d’un supermarché), arborant fièrement vernis noir et style « hard rock », décrit même un rapport tendu avec ces « autres » :

Je m’en moque complètement des autres. Je suis comme je suis, j’ai mon style et si ça ne plaît pas, ça va pas me changer ma vie ! J’peux m’embrouiller assez facile avec des gens, s’ils me jugent et font des remarques… Mais en même temps, j’en ai pas grand chose à faire, d’eux ! J’ai rien à voir avec… Moi, j’ai deux-trois amis, très proches, c’est les membres de mon groupe de musique. Eux, je ne veux pas m’embrouiller avec, et y a qu’eux que ça m’intéresse de savoir ce qu’ils pensent de moi, c’est tout ! 

L’utilisation par Julie des termes « autres », « gens » et « eux » montre la distance qu’elle instaure volontairement entre elle et les adolescents qui l’entourent. Elle refuse de leur concéder quelque influence que ce soit sur elle, et tient des propos qui sont presque de l’ordre de la répulsion (« j’ai rien à voir avec… »). Mais il est intéressant de noter, dans les témoignages de Loan et de Julie qu’à ces « autres » sont systématiquement opposés leurs amis les plus proches, leurs « liens forts » (Balleys, 2015 : 22).

Finalement, dans l’ensemble des entretiens menés, quand les adolescents évoquent ceux qui les entourent, ils pensent d’abord aux « autres », des liens en apparence « faibles », qui pourraient finalement représenter la norme et les codes adolescents (Pasquier, 2005 ; Mardon 2010). C’est ce qu’exprime Thomas : ils ne sont pas a priori leurs amis ou leurs amis les plus proches (voire même l’opposé, d’après le témoignage de Julie), c’est-à-dire ceux qu’ils appellent leurs « meilleurs amis », voire leurs « frères » ou leurs « sœurs » : leurs liens forts.

Au terme de « pairs », révélateur d’une posture étique des chercheurs, correspondent donc pour les adolescents à la fois ces « autres » qui peuvent représenter la norme et les codes adolescents, mais également leurs amis les plus proches, ceux à qui leur ressemblent - ou souhaitent ressembler – et auxquels ils s’identifient. Cohabitent donc dans ce terme de « pairs » les figures d’altérité et de similarité.

 

  • Les pairs adolescents, autres et semblables à la fois

Nous avons vu que le terme de « pairs », fréquemment utilisé dans les recherches sur la socialisation adolescente - et sur l’adolescence contemporaine – pour désigner les autres adolescents entourant l’individu, est une « boîte noire » qui renferme la plupart du temps à la fois une notion d’altérité et de similarité[4]. La question se pose alors de savoir ce qui réunit ces adolescents, ce qui fait cause commune ou au contraire les singularise.

 

  • Les pairs, des adolescents de même âge ?

Pierre Mendousse substitue au terme de « pairs » celui de « contemporains » de l’adolescent (Mendousse, 1954). Cette notion de « contemporain » rejoint celle de la « nouvelle » classe d’âge développée par Olivier Galland (2010). à l’adolescence, l’âge est particulièrement socialisé et contribue à établir une hiérarchie entre les différents adolescents. En effet, à chaque âge correspond classiquement un niveau scolaire. Il peut exister une stigmatisation voire un certain rejet des élèves d’un âge supérieur (redoublement) ou inférieur (passage de classe) à l’âge attendu pour la classe considérée. Du point de vue de l’adolescent, il lui sera alors compliqué de considérer ces élèves comme ses pairs, dans le cadre scolaire. Comme le confie Manon, 14 ans (4e, père cadre dans les assurances, mère professeur en lycée) :

Il y a Jessica dans ma classe. Elle a redoublé sa 6e, je crois qu’elle avait de gros problèmes dans sa famille, c’est pour ça… Ce n’est pas quelqu’un de méchant mais j’évite de lui parler, elle a mauvaise réputation et elle est assez provocatrice, notamment avec les garçons. C’est peut-être parce qu’elle est plus âgée, elle ne voit pas les choses comme nous…

L’âge, lorsqu’il est identique, peut alors faire cause commune, comme le raconte Lola, 16 ans (1ère générale littéraire, parents enseignants) :

Moi et ma meilleure amie, elle s’appelle Laura, on se parle tout le temps et on s’envoie des photos toute la journée pour se raconter ce qu’on fait… ça fait longtemps qu’on se connaît, on s’est retrouvées à côté ensembles quand on était en 6e et on s’est rapidement parlées. Ce qui nous a rapprochées, c’est qu’on est toutes les deux nées le même mois, la même année, et on n’a que deux jours d’écart… On a plein de points communs, on aime les mêmes choses, on a la même façon de voir les choses… On a toujours été dans la même classe depuis, […] et on va choisir la même spécialisation l’an prochain, pour continuer à être ensemble, tout le temps, le plus possible…

Mais si la différence d’âge au sein d’une classe peut générer une certaine mise à distance voire un rejet, il arrive que cette question d’âge soit relativisée lorsque les adolescents se côtoient par exemple dans le cadre d’activités extra-scolaires. Ainsi, Yoan, 15 ans (2nde, père juriste et mère institutrice) raconte comment il a aidé Nathan, un garçon de sa classe qui a redoublé, à se lier d’amitié grâce au football : « Quand il est arrivé dans la classe, ça l’a pas mal aidé que je sois là, parce qu’on est dans la même équipe de foot. Je lui ai présenté mes copains, ils l’ont bien accueilli. Je pense que ça aurait été plus dur pour lui sinon ».

La question de l’âge se pose également entre des partenaires amoureux : sur la cinquantaine d’adolescents rencontrés, une petite dizaine d’entre eux étaient en couple au moment de l’entretien. Quelques autres sortaient d’une rupture, et certains n’avaient pas eu vraiment d’« histoire qui a compté ». Si pour la majorité d’entre eux, leur partenaire amoureux était dans leur classe ou leur niveau scolaire, deux jeunes filles indiquaient sortir avec un lycéen plus âgé. Une jeune fille, Stella, 17 ans (1ère professionnelle, père garagiste et mère employée dans une mairie) était de son côté engagée dans une relation avec un jeune adulte de 21 ans qu’elle avait rencontré via un ancien ami de collège, dont il est le frère.

Si l’âge (corrélé au niveau scolaire) est un critère important dans la caractérisation des pairs, il n’est donc pas le seul critère à considérer pour qualifier les pairs à l’adolescence. Ainsi, Michel Fize introduit l’« entre-soi » adolescent en définissant un « autre-pareil-que-soi » (Fize, 2008 [1993] : 51) – expression qui comprend explicitement, en elle-même, les notions d’altérité et de similarité : les pairs sont donc d’abord des « frères » (ibid., p.56) d’âges non nécessairement similaires (ibid. : 58). L’emploi du terme « frères » convoque des liens de sang ou un vocabulaire amoureux, comme c’est souvent le cas entre filles (voir 2.3) : au-delà du sentiment d’appartenance générationnelle, l’homologie – qui renvoie à la similarité - et l’homophilie (Kandel, 1978), c’est-à-dire le fait d’aimer les mêmes choses, caractérisent les relations entre pairs engagés dans un lien fort.

 

  • Les pairs engagés dans un lien fort, entre homologie et homophilie

Au-delà des âges identiques ou proches des adolescents de l’entourage, et du sentiment d’appartenance générationnelle potentiellement concomitant, la dualité altérité/similarité comprise dans le terme de « pairs » - et révélée fréquemment dans les discours des adolescents avec les termes « autres » / « mêmes », les entretiens menés avec les adolescents montrent l’importance de l’homophilie, réelle ou souhaitée, dans la caractérisation des pairs.

Le témoignage de Lola, 16 ans (voir 1.3.1), vis-à-vis de sa meilleure amie Laura en est un parfait exemple : au-delà de leur date de naissance, identique à deux jours près, Lola insiste sur leurs goûts communs, leur désir d’être le plus possible ensembles, la difficulté d’être séparée physiquement. Un peu plus loin dans son témoignage, à propos de ses activités extra-scolaires, Lola se confie :

Je fais du volley, j’y passe beaucoup de temps entre les entraînements et les matchs souvent le week-end. Maintenant, c’est un sport que j’aime beaucoup mais au début, c’était difficile. En fait, j’y suis allée parce que c’est le sport préféré de Laura et de toute sa famille. Alors, moi, le fait de m’y mettre, ça me permet de passer du temps avec elle et sa famille. Je les aime beaucoup, Laura, c’est ma sœur de cœur…

Lola force donc, d’une certaine manière, l’homophilie et dans les différents entretiens que j’ai pu mener, son cas est loin de s’être avéré isolé : Charly, 17 ans (Terminale professionnelle, père chef de chantier, mère hôtesse d’accueil) supporte par exemple les virées shopping de ses amis :

J’accompagne mes potes quand ils veulent faire du shopping. En général, ils n’achètent rien, ils regardent et ils essaient après de trouver des bons plans sur Internet. Des fois, on se marre bien, mais en général, je ne leur dis pas mais ça me saoule plutôt, je préférerais être sur ma console, ou posé quelque part, à discuter, traîner, faire du skate… Mais bon, ça fait partie des contraintes d’une bande de potes, si on se met à l’écart, après, ça peut être mal pris et puis, c’est compliqué de revenir …

Ici, Charly exprime bien les concessions personnelles qu’il effectue, au profit de son « groupe de potes », pour rester intégré et continuer d’appartenir pleinement au groupe d’amis qu’il a choisis.

Au-delà des amitiés très fortes qui se créent au fil de l’adolescence, les partenaires amoureux sont également des pairs engagés dans un lien fort, qui peuvent jouer un rôle important dans la socialisation des adolescents. La dizaine d’adolescents interrogés, engagés dans une relation de couple (voir 1.3.1) est fière d’afficher cette relation et d’expliquer tout ce qu’elle leur apporte : « on grandit ensemble, et on se ressemble de plus en plus», « je ne sais pas ce que serait ma vie s’il n’était pas là, il est tout pour moi », « on se dit tout, elle me comprend toujours »… Les registres utilisés pour parler d’amour chez les garçons et les filles rejoignent ceux utilisés par les filles dans leurs relations amicales (voir 2.3). Cependant, les pairs engagés dans un lien fort sont ceux qui sont les plus susceptibles de décevoir, voire de trahir.

 

  • Quand les pairs trahissent et que les relations dérapent…

Dans le cadre de l’observation participante, réalisée en tant qu’écoutante sur Net Ecoute, la ligne téléphonique de l’association e-Enfance (voir introduction), les appels concernant des situations de conflits entre adolescents, en présence et en ligne, sont quotidiens. En ne considérant que les cas de conflits qui impliquent des adolescents se fréquentant dans leur quotidien (sont donc exclus les cas de relations exclusivement en ligne), le point de départ des conflits est, majoritairement, lié à des jalousies dans le cadre d’amitiés ou de relations amoureuses. L’illustration parfaite est le cas de cette mère, qui a appelé Net Ecoute pour savoir comment aider sa fille, victime de diffusion de rumeurs sur les réseaux sociaux depuis des mois de la part de ses deux anciennes meilleures amies : ces dernières ne lui pardonnaient pas de s’être liée d’amitié avec une troisième fille. Il arrive également que le conflit soit lié à un triangle amoureux : témoin cette jeune fille de 16 ans, manipulée par une « soi-disant » meilleure amie qui envoyait, depuis son compte, des messages pour la compromettre auprès du garçon qu’elle aimait. Thomas, 13 ans (voir 1.2) raconte également une « embrouille » née d’un triangle amical-amoureux : « Ça m’est arrivé une fois, de me mêler d’une embrouille avec deux amies filles, c’était une histoire de jalousie parce qu’elles m’aimaient toutes les deux. Je les aimais bien mais je me suis retrouvé entre les deux, ça a dégénéré, c’est vraiment pas un bon souvenir… ».

Il arrive enfin que des pairs, plus ou moins proches, soient témoins d’« embrouilles » : si Thomas (voir paragraphe précédent) a décidé de ne plus se mêler de ce genre d’histoires, Stella, 17 ans, (voir 1.3.1) raconte comment elle a assisté au harcèlement d’une fille de sa classe par de nombreux élèves de son collège et du lycée voisin, qui l’attendaient à la sortie des cours et la harcelaient sur les réseaux sociaux pour lui demander « des trucs sexuels ». En cause : une photo de cette jeune fille dénudée, diffusée par son ex-petit ami par vengeance. Stella, même si elle n’était pas très proche de cette jeune fille, choquée par les comportements des filles et garçons de sa classe, est intervenue plusieurs fois pour la défendre et l’a soutenue dans cette épreuve. Il existe ainsi une solidarité de certains pairs, non seulement des amis très proches mais également de ceux qui sont témoins, même s’il ne s’agit que de simples connaissances.

 

 

  1. De l’importance de situer les pairs

Il apparaît, au cours des entretiens menés, que le contexte dans lequel se situent les adolescents a une influence sur la nature des pairs qui les entourent et des rôles joués les uns envers les autres.

 

  • De l’influence du « moment » d’adolescence : l’évolution des pairs engagés dans des liens forts ou faibles au fil de l’adolescence

Des travaux récents ont montré que l’entrée dans l’adolescence était marquée généralement par une volonté de mettre à distance le monde de l’enfance et ses principaux référents que constitue la famille, par exemple en abandonnant les jeux dans la cour, en adoptant de nouveaux codes, langages, vêtements (Pasquier, 2005 ; Cipriani-Craute et al., 2007 ; Mardon, 2010). Les autres adolescents, amis ou connaissances, deviennent leurs nouveaux référents, auxquels ils s’identifient et qui vont jouer un rôle dans leur construction identitaire (Balleys, 2015). Cependant, ces travaux concernent particulièrement des collégiens et les premières années de l’adolescence. La proclamation ou l’affichage d’un statut commun d’adolescent sont effectivement assez présents chez ces jeunes adolescents : ils revendiquent ce nouveau statut qui les différencie de celui des enfants, et qui leur convient bien car il les différencie également des « plus vieux ». Ils sont en effet conscients, pour la plupart d’entre eux, qu’ils n’ont pas encore acquis la maturité et l’expérience de leurs aînés. C’est ce qu’indique Martin, collégien de 13 ans (4e, père ingénieur, mère institutrice) : « Quand je suis entré en sixième, je me suis vraiment senti adolescent, pour moi, c’était important que mes parents le reconnaisse et fasse la différence avec mes petits frères et sœurs. Parce que je suis plus grand qu’eux, c’est sûr ! Même si je ne suis pas grand pour tout… Je me débrouille pour pas mal de choses, quand même… ». Comme quelques-uns de ses camarades de classe également interrogés, Martin affiche à différents moments de l’entretien, notamment à travers l’expression « nous, les ados », un sentiment d’appartenance, voire une fierté d’être adolescent.

Mais avec les années, et ce statut commun d’adolescent définitivement acquis, l’affirmation de sa propre authenticité finit par dépasser le sentiment d’appartenance générationnelle. Au fil de l’adolescence s’accomplit une véritable différenciation. Elle se traduit par le sacrifice d’un certain nombre de liens faibles, des choix plus affirmés et une relative prise de distance vis-à-vis de certains « autres », ceux avec qui il n’y a pas ou peu d’affinités, voire un rejet. C’est ce qu’exprime par exemple Julie, 17 ans (voir 1.2) : « je m’en moque complètement des autres », « si ça plaît pas, ça va pas me changer ma vie », « en même temps, j’en ai pas grand chose à faire, d’eux ». De façon moins radicale, Charly, 17 ans (voir 1.3.2), évoque avec recul et maturité l’évolution de l’importance du regard des autres sur lui :

Quand j’étais au collège, je cherchais surtout à avoir les choses que tous les autres avaient, surtout ceux qui étaient populaires. […] J’avais plutôt envie de leur ressembler, même si j’avais ma personnalité déjà, hein, attention ! Au lycée, on est plus anonyme, moins jugé… Ce qui compte, c’est ce que pensent mes amis, je leur demande leurs avis, je les écoute mais c’est toujours moi qui décide au final.

Parmi la cinquantaine de lycéens interrogés, la plupart se distinguent au sein du groupe en affichant une appartenance - transitoire ou non - à un style particulier de plus en plus affirmé. Ce style est à la fois le reflet de leur personnalité et de leurs goûts, mais aussi du lien qui les unit avec leurs amis les plus proches, ceux qui sont leurs référents les plus importants. Comme l’indique en particulier Charly, l’attention portée au jugement des « liens faibles », généralement très présent pendant les années collège, prend de moins en moins d’importance au profit de celui des « liens forts ».

Ce déclin d’attention aux liens faibles au fil de l’adolescence se retrouve également dans leurs pratiques d’Internet et des réseaux sociaux. Ainsi, Quentin, 17 ans (Terminale générale, père pompier et mère assistante de direction) raconte :

Mon compte facebook, je l’ai nettoyé il n’y a pas longtemps. Il y avait plein de gens qui n’étaient plus mes amis, que je ne voyais plus et franchement, je m’en moque totalement de connaître leur vie et voir tous leurs commentaires… Mais en fait, au collège, il y avait une compétition sur le nombre d’amis : plus t’en avais, plus ça montrait que t’avais des amis, que t’étais populaire. Maintenant, ce n’est plus trop ça qui compte… J’ai quatre-cinq amis, très proches, c’est comme des cousins ou des frères. Ils savent tout de moi, ils me disent tout aussi, et tout le monde le sait.

Quentin n’est pas le seul à avoir évoqué ce « nettoyage » ou ce tri parmi ses relations. L’objet de compétition semble même s’être déplacé au fil de l’adolescence : il ne porte plus tant sur le nombre d’adolescents que l’on connaît, mais sur le développement de relations amicales et surtout amoureuses, affichées et reconnues comme telles par les autres adolescents. La reconnaissance d’une relation « vraie » - ce terme est employé par de nombreux adolescents – pour qualifier une amitié ou un couple, est le gage ultime pour ces adolescents.

En conclusion, il existe des différences non négligeables relatives aux rôles de pairs entre les années collège et les années lycée. Ainsi, quand une recherche s’intéresse, intégralement ou en partie, à la socialisation ou aux sociabilités adolescentes, il semble pertinent de toujours prendre en compte l’avancée et le moment de l’adolescence considéré.

 

  • De l’influence du niveau de vie et du milieu d’origine sur les pairs adolescents

Contrairement à ce qu’écrit Michel Fize dans le Peuple Adolescent (2011 [1994]) : 19), des différences existent entre les « ados des villes » et les « ados des champs », entre ceux des quartiers favorisés et des cités, notamment en termes de relations entre adolescents et de rôles joués entre eux, les uns par rapport aux autres.

En effet, en milieu rural ou rurbain, les déplacements pour aller voir ses amis en dehors de l’école sont plus compliqués qu’en milieu urbain. Dans le lycée situé en milieu rural où j’ai mené mes entretiens, la plupart des adolescents scolarisés en filiale professionnelle habitaient très loin - parfois à plus d’une heure de transport - de l’établissement, car la filiale professionnelle choisie n’était pas proposée à côté de chez eux. Certains de ces adolescents développent alors très peu de relations intimes avec leurs camarades de classe en dehors du lycée, et continuent à fréquenter, les week-ends et pendant les vacances, leurs anciens camarades de classe. A l’instar de Coralie, 17 ans (Terminale professionnelle, parents employés d’une banque) :

Les gens de ma classe, je parle un peu avec eux dans la journée, je peux rigoler avec mais je ne les vois jamais en dehors du lycée. Déjà, parce que j’habite super loin et que ça ne vaut pas la peine de déranger mes parents pour m’accompagner à une soirée ou une sortie. Et en plus, parce que j’ai déjà mes amis, je les connais depuis la maternelle et ça me suffit. Donc, ici, je viens en cours. Si j’ai des questions sur les devoirs à rendre ou sur des cours, il y a deux filles de ma classe que j’appelle en général. Mais c’est tout !

D’autres adolescents, habitant également très loin du lycée, développent au contraire des relations privilégiées avec leurs camarades de classe grâce aux médias sociaux, qui deviennent le support de leurs relations (Schwarz, 2011). Comme en témoigne Sonia, 16 ans (2nde professionnelle, mère décédée, père informaticien) :

On est un groupe de quatre meilleures amies, ce sont mes sœurs, on partage tout mais on habite toutes très loin les unes des autres. Du coup, on s’envoie des snaps, on s’écrit sur nos murs facebook[5]. On s’est aussi créé un groupe facebook privé, où il n’y a que nous. Comme ça, on peut discuter tranquillement, rigoler et raconter ce qu’on veut, sans se juger. C’est ça, les vraies amies ».

Au-delà de la zone d’habitation – rurale ou urbaine - le milieu d’origine des adolescents a également une influence sur les relations et les interactions entre pairs. Ainsi, dans les milieux les plus défavorisés, les loisirs pratiqués en dehors de l’école sont plus restreints : quand les lycéens issus de milieux populaires ou moins favorisés (parents employés ou ouvriers, un des parents au moins au chômage…) ne citent aucune ou une seule activité extra-scolaire, les lycéens issus de milieux plus favorisés (parents cadres ou professions intermédiaires, professions libérales) citent en moyenne deux à trois activités extra-scolaires régulières. Certains effectuent même des stages sportifs ou de perfectionnement artistique (musique, théâtre) pendant leurs vacances. Ils indiquent avoir rencontré, grâce à ces activités extra-scolaires et camps de vacances, plusieurs adolescents partageant au moins une de leurs passions et par là-même souvent devenus leurs amis (voir 1.3.2). Les « cercles » de pairs (voir 2.4) sont donc moins variés chez les adolescents issus de milieux moins favorisés, qui partent peu en vacances en dehors de leurs cercles familiaux.

Enfin, l’existence de contextes familiaux compliqués est également à prendre en considération dans l’analyse des relations entre adolescents : ainsi, deux lycéennes, scolarisées en filière professionnelle et aux parcours de vie souvent déjà difficiles voire chaotiques (famille en très grande précarité, passages par des foyers et relations conflictuelles avec un beau-père ou une belle-mère…) ont exprimé une très grande méfiance envers les adolescents qui les entourent. Elles rejettent ainsi la notion de « meilleur(e)s ami(e)s », voire même la notion d’« amis ». Les relations avec les autres adolescents de leur âge sont très limitées : elles ont développé cependant des relations très intenses et fusionnelles, l’une avec sa cousine du même âge et l’autre avec sa sœur aînée (âgée de trois ans de plus qu’elle).

 

  • De l’influence du genre sur les relations entre pairs

En consultant les profils Facebook des lycéens que j’avais interrogés et qui m’ont accepté comme « amie » pour que je puisse observer leurs échanges en ligne, j’ai remarqué que Sonia, 16 ans (voir 2.2) affichait effectivement publiquement son amitié avec ses trois meilleures amies, mais qu’elle utilisait des termes faisant référence à des liens de sang et dans une certaine mesure au registre amoureux : « sœur », « cousine », « bébé », « je te suis fidèle à jamais, ma moitié », « tu es magnifiiiiique ma femme »… Ces manifestations d’amitiés très fortes, souvent exclusives et fusionnelles, sont loin d’être rares chez les adolescentes, comme le révèlent les témoignages de Loan (voir 1.2) et Lola (voir 1.3.1). Ces affichages publics concernent les relations avec leurs amies les plus proches mais également des relations d’amitiés mixtes avec des garçons dont elles sont très proches - sans forcément être dans une relation amoureuse. Néanmoins, ils sont parfois pointés du doigt par d’autres adolescentes, comme Camille, 15 ans (2nde générale, père avocat, mère au foyer) :

Il y en a, elles sont ridicules. Elles s’appellent « femme de ma vie », c’est des « kikous », elles se font de grandes déclarations, disent qu’elles ne peuvent pas vivre l’une sans l’autre, comme si elles étaient amoureuses. C’est n’importe quoi… moi, j’ai des meilleures amies, je suis très proche d’elles mais jamais je ne dirais ça, ce ne sont pas mes sœurs, ni des petits copains. Et puis, quand c’est dit comme ça, tout le temps, ça perd sa valeur !

Camille ne renie pas l’importance que tiennent ses meilleures amies dans sa vie, mais elle mesure ses propos et différencie sa famille et ses relations amoureuses de ses amitiés. Quentin, 17 ans (voir 2.1) brosse un portrait très différent des amitiés masculines :

Avec mes meilleurs potes, on est à la vie, à la mort, mais on ne se dit pas ce que peuvent se dire les filles, ça ne se fait pas. Par contre, on a le sens de l’honneur, on ne se plante pas, on ne se trahit pas. On sait qu’on peut compter les uns sur les autres, comme des frères, c’est l’essentiel. Le fait de traîner ensemble, d’être tout le temps les uns avec les autres, ça suffit, pas besoin de s’afficher.

Si Quentin gomme dans son discours le registre amoureux (« ça ne se fait pas »), il garde le registre des liens de sang, en parlant de ses amis « comme des frères ». Ce témoignage reflète la majorité des discours des garçons adolescents que j’ai interrogés, et va dans le sens des travaux de Claire Balleys (2015 : 121).

 

  • De l’importance de situer le « théâtre » des échanges entre pairs

Dans les exemples décrits jusqu’ici, la notion des pairs apparaît finalement « située » en elle-même : elle présuppose un point de vue et une équivalence de statut - en reprenant la définition donnée par Muriel Darmon (2010 [2006] : 59) - entre des adolescents qui évoluent dans un « théâtre », un lien donné où se déroulent les échanges et s’exercent les influences.

L’école, « plaque tournante de la socialisation primaire » et « réservoir de groupes de pairs » (Darmon, 2010 [2006] : 61) rassemble, de manière arbitraire au sein d’une classe, des « camarades de classe », des adolescents d’âges proches : des groupes de pairs se forment spontanément en fonction de leurs affinités amicales ou amoureuses, de la nature de leurs résultats scolaires, de valeurs ou goûts communs. Peuvent alors cohabiter, dans un même espace et tout au long de la journée, des adolescents qui ont beaucoup, très peu ou pas d’affinités, voire une répulsion vis-à-vis de certains autres. Mais au sein de l’école, il existe encore différents cercles de pairs : les adolescents du même niveau scolaire – au-delà de l’âge, certains adolescents, notamment des collégiens, se définissent comme « « Nous, les 4e/2nde/…, on est/peut… » ; les adolescents ayant choisi la même spécialisation ou la même filiale ; ou même, les élèves du même établissement scolaire, par rapport à un autre établissement scolaire. Ces cercles de pairs cohabitent donc dans le même lieu, ont la possibilité de passer plus ou moins de temps ensemble, établissant des hiérarchies en leur sein, en fonction de la réputation et de la popularité des individus, de la spécialisation ou de la filiale.

 

En dehors de l’école, les pairs peuvent être les membres de la même génération d’une famille ou des enfants d’amis de la famille, les habitants du même quartier (par opposition à ceux d’autres quartiers ou d’autres villes), les membres d’une même équipe de sport ou d’un même cours d’art, les participants aux mêmes stages sportifs, linguistiques ou artistiques, les membres d’une communauté de fans sur Internet ou de joueurs en ligne… Ils développent les uns envers les autres, des relations fortes, des relations faibles ou des relations antagonistes.

Prenons l’exemple des pairs au sein de la famille : l’adolescence se caractérise notamment par la concurrence grandissante d’influence entre la famille et les pairs (Darmon, 2010 [2006]) et il peut paraître contradictoire d’associer les termes de pairs et de famille. Dans la continuité des quelques travaux analysant l’influence des frères et sœurs sur la culture des adolescents (Court et Henri-Panabière, 2012), il est intéressant d’étendre la question à l’influence sur les adolescents des membres de leur famille en tant que pairs, à condition qu’ils soient relativement proches en âge. Il peut s’agit d’un frère, d’une sœur, d’un cousin ou d’une cousine d’âge proche. La question de l’entente entre ces deux adolescents est primordiale. Ainsi, Maeva, 17 ans, qui habite un village dans lequel vit toute sa famille, raconte que sa cousine, du même âge qu’elle et dans le même lycée (mais pas dans la même filière) est « sa meilleure amie et sa sœur en même temps » : « on fait tout pareil, on s’entend hyper bien, on n’a pas forcément besoin de tout dire pour se comprendre… On est reliées, comme si on était les mêmes ». Comme pour les relations amicales fortes, la relation avec sa cousine fait appel au référentiel de la fratrie.

 

  • Le cas des pairs sur Internet

Avant même l’avènement et l’essor des médias sociaux, Dominique Pasquier soulignait la particularité des relations en ligne ou « à distance » : « La communication à distance implique aussi des interlocuteurs avec lesquels les liens ne sont pas de même nature : des proches, mais aussi de simples relations, voire de parfaits inconnus. » (Pasquier, 2005 : 111). La cinquantaine d’entretiens menés auprès de lycéens, entre 2015 et 2017, révèle que les sphères relationnelles en ligne et en présence coïncident pour une très grande majorité des adolescents interrogés, même s’ils ne tiennent pas les mêmes propos en présence et en ligne : pour plus de la moitié d’entre eux, il est bien plus facile de livrer ses sentiments intimes par écrit et à travers un écran. Et la plupart d’entre eux avouent avoir déjà insulté et commenté des insultes dans une conversation en ligne, alors qu’ils ne l’auraient pas fait en présence de cette personne.

Mais au-delà de constituer une continuité de la relation, quelques adolescents développent en ligne des relations avec des adolescents de leur âge, qu’ils n’ont jamais rencontrés physiquement. Ce comportement est plus répandu chez les adolescents adeptes de jeux en ligne ou issus de classes populaires (voir 2.2). Ainsi, Julie, 17 ans (voir 1.2), possède plus d’un millier d’« amis » sur Facebook et accepte tous les contacts d’adolescents – notamment des garçons – sur Snapchat. Pour elle, le plus grand risque n’est pas de faire une mauvaise rencontre, mais de ne pas rencontrer une personne qui pourrait devenir « un ami cher ». Elle a notamment développé une relation très forte, à mi-chemin entre amitié et amour, avec un garçon qui habite à Marseille et qu’elle espère « voir en vrai aux prochaines vacances ».

Dans les milieux plus favorisés et urbains, moins isolés géographiquement (Julie indique souffrir d’habiter un petit village), aucun adolescent n’a relaté une telle démarche de rencontre : la relation en ligne part toujours d’une rencontre physique. Qu’il s’agisse de colonies ou de camps de vacances sportifs, linguistiques ou artistiques, les adolescents qui y participent choisissent les amis avec qui ils continueront d’échanger une fois les vacances finies. Ils ont en effet vécu en permanence ensemble, pendant plusieurs semaines, des moments quotidiens habituellement partagés avec leurs familles (Amsellem-Mainguy et al., 2014). Camille, 15 ans (voir 2.3), a ainsi rencontré sa meilleure amie, qui vit à des centaines de kilomètres d’elle, à un stage de musique. Elle garde contact avec elle toute l’année grâce à Snapchat et s’inscrit aux mêmes stages qu’elle pour la revoir.

 

 

Conclusion : de l’importance de caractériser précisément les pairs adolescents

Figures de l’altérité et de la similarité, « autre » ou « (meilleur) ami », les pairs adolescents nouent et dénouent des liens forts, faibles ou antagonistes, au sein de différents cercles qui cohabitent dans leur entourage : en famille, dans leur quartier, à l’école, en vacances, dans la pratique des loisirs ; et depuis une quinzaine d’années, sur Internet et les médias sociaux.

 

L’analyse approfondie de la notion de « pairs », à partir du point de vue des adolescents, dans le cadre d’entretiens individuels réalisés auprès d’une soixantaine de lycéens et de collégiens, montre la diversité des relations existantes et l’importance de situer les échanges. Ce, afin de comprendre l’influence et les rôles que les pairs jouent, en présence ou en ligne, au fil de l’adolescence, au collège puis au lycée. L’âge, mais également le genre et le milieu (rural ou urbain, plus ou moins favorisé) sont des facteurs à prendre en compte dans l’étude des univers relationnels adolescents, car ils influencent les relations aux pairs et leurs rôles.

L’analyse de la notion des « pairs » révèle en outre les frontières poreuses de cette notion : la famille peut constituer un réservoir de pairs, et le champ lexical des liens de sang, chez les filles et les garçons, est parfois convoqué pour qualifier des relations entre pairs.

 

D’où l’importance de ne pas laisser de « boîte noire » et chaque fois que la notion (endogène) de « pairs » est mobilisée, de définir et de caractériser clairement ce qu’elle recouvre, tout en situant le théâtre des échanges. Il en va de la compréhension fine et précise des influences et des rôles joués par ces pairs, dans la construction de soi, au quotidien ou lorsque les relations dérapent, par exemple dans les phénomènes de (cyber)harcèlement.

 

 


 

Notes de bas de page

[1] www.e-enfance.org

[2] Dans cet article, tous les prénoms ont été modifiés et remplacés par des prénoms « équivalents », déterminés selon la popularité́ au moment de la naissance de l’individu et l’origine (latine, grecque, régionale) du prénom (source : encyclopédie des prénoms du Journal des Femmes www.journaldesfemmes.com/prenoms/). Pour affiner le choix du prénom modifié, lorsqu’il est fréquent, les données du travail du sociologue Baptiste Coulmont, qui considère le prénom comme le reflet indirect d’une origine sociale, et donc d’une catégorie sociale (http://coulmont.com/bac/) ont été utilisées.

[3] Messages éphémères, incluant généralement des vidéos ou photos légendées, envoyés via l’application Snapchat qui connaît un très grand succès auprès des adolescents depuis 2015, lorsque les fondateurs de l’application ont eu l’idée d’ajouter des masques de réalité augmentée ludiques aux photos et vidéo.

[4] A l’instar de Dominique Ottavi qui parle d’un « entre-enfants », si l’introduction de la dimension altérité/similarité n’est pas souhaitée, il peut être intéressant de privilégier le terme d’« entre-adolescents » qui renvoie au sentiment d’appartenance générationnelle et évite d’instiller une dimension d’égalité/équivalence ou d’altérité. C’est d’ailleurs le parti pris de Claire Balleys (2015), qui introduit la notion d’ « entre-adolescents » dès le titre de son ouvrage.

[5] Voir note 3 pour « snaps ». Le mur (« wall » en anglais) est l’espace public sur le profil de chaque utilisateur où il peut publier des photos, des vidéos, des commentaires et échanger avec ses contacts ou « amis » avec lesquels il a autorisé ce partage.

 

Références

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