POUR UNE APPROCHE ÉMIQUE DE LA RECHERCHE SUR LES ADOLESCENTS ET LES MÉDIAS SOCIAUX

Auteure : CAROLINE CARON

Cet article utilise la méthode du perspectivisme méthodologique pour montrer la pertinence scientifique d’une posture émique dans les travaux de recherche sur les rapports des adolescents aux outils de communication numérique. Par la comparaison de travaux menés selon diverses perspectives théoriques et méthodologiques, l’analyse souligne l’importance de penser ces rapports au-delà des seules préoccupations sur les dangers de l’internet. D’abord, la posture étique est problématisée pour les représentations dystopiques de la technologie qu’elle a tendance à produire et qui servent souvent de caution scientifique aux discours alarmistes relayés par les médias d’information. Ensuite, l’apport heuristique de la posture émique est illustré grâce à une discussion de recherches novatrices récentes examinant les sociabilités juvéniles directes et médiatisées. Enfin, l’auteure utilise des données empiriques issues de ses travaux sur l’engagement civique des adolescents sur la plate-forme YouTube pour montrer qu’une posture émique est propice à la construction de nouveaux objets et hypothèses de recherche en socio-anthropologie de l’adolescence. Globalement, la démonstration insiste sur le caractère parcellaire, partial et temporaire de toute description de la réalité ; elle soutient également que la dimension politique de l’expérience adolescente est un thème prometteur pour la socio-anthropologie de l’adolescence, quoique sous-estimé. 

Mots-clés : adolescents, sociabilités juvéniles, médias sociaux, voix publique, YouTube. 

 

Pour citer cet article : 

Caron, C., "Pour une approche épique de la recherche sur les adolescents et les médias sociaux", Revue de Socio-Anthropologie de l'adolescence [En ligne], no.1, janvier 2017, p.48-67. URL : http://revue-rsaa.com/index.php/les-numeros/numero-1-les-discours-experts/86-4-pour-une-approche-emique-de-la-recherche-sur-les-adolescents-et-les-medias-sociaux

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Pour une approche émique de la recherche sur les adolescents et les médias sociaux

 

Introduction

Selon Papacharissi (2010), les discours sociaux et scientifiques qui tentent d’expliquer les rapports entre le changement technologique et les transformations sociales couvrent un large spectre dont les extrêmes opposent les craintes et les espoirs les plus viscéraux qu’entretiennent les humains à propos de l’avenir du monde. D’un côté, la perspective dystopique craint que les percées technologiques ne soient mises au seul service du pouvoir et de la domination ; que leur impact sur la société se limite à consolider la position dominante de certains groupes sociaux capables de surveiller et de contrôler la population, les ressources et les capitaux (voir Ramonet, 2015). De l’autre, la perspective utopique aspire à l’avènement d’une société plus juste, égalitaire et inclusive ; elle envisage l’innovation technologique comme un vecteur de prospérité économique, de progrès scientifique, d’amélioration des conditions de vie des citoyens, et d’élargissement des possibilités de participation directe à la démocratie (voir Flichy, 2001).

Les discours sociaux et savants sur les adolescents et les nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC) sont tout particulièrement sujets à l’expression de l’opposition idéologique des conceptions dystopiques et utopistes. L’histoire de la recherche sur les effets des médias sur la société montre qu’à chaque fois qu’un nouveau média est devenu accessible au plus grand nombre, la société s’est inquiétée des effets possibles de ce changement sur les enfants et les adolescents. Ce fut le cas du cinéma, de la télévision, de l’ordinateur, des jeux vidéos, et de l’internet (Drotner, 1999 ; Livingstone, 1996, 2003 ; Caron, 2014a). Devant le constat de la contribution massive et enthousiaste des adolescents et des jeunes adultes à l’émergence de nouvelles pratiques civiques et politiques en ligne, la dernière décennie a toutefois connu une importante percée de recherches qui renouvellent, et rendent plus optimiste, le regard porté sur les jeunes et la technologie (Loader, 2007 ; Bennett, 2008 ; Rheingold, 2008 ; Réseau Éducation-Médias, 2011 ; Cohen et Kahne, 2012 ; Banaji et Buckingham, 2013 ; Dahlgren, 2007, 2013). Non dystopique, ce courant venu principalement des milieux universitaires anglosaxons s’affirme de plus en plus dans l’espace francophone (voir p. ex. Gallant, Latzko-Toth et Pastinelli, 2015 ; Caron, 2014b, 2016).

Ce texte a trois objectifs. Premièrement, mettre en évidence l’intérêt scientifique des recherches non dystopiques sur les usages que font les adolescents des médias sociaux et autres outils de communication numérique. Deuxièmement, contraster les approches étique et émique de la recherche sur les pratiques médiatiques numériques des jeunes pour montrer que la seconde est mieux placée que la première pour surmonter l’obstacle épistémologique que constitue le déterminisme technique. Précisons d’emblée que Paillé et Mucchielli (2008 : 269) définissent l’explication étique comme un regard extrinsèque posé sur l’objet de recherche qui a pour effet de prioriser le point de vue du chercheur dans l’interprétation du phénomène étudié. L’explication émique, quant à elle, récuse le système interprétatif du chercheur pour plutôt privilégier les catégories par lesquelles les membres d’une communauté comprennent leurs expériences subjectives et leur société : ce regard se situe à l’intérieur de la communauté.

Le troisième but de ce texte consiste à introduire un nouvel objet de recherche dans la socio-anthropologie de l’adolescence qui pourrait éclairer une dimension de l’expérience adolescente présentement peu reconnue dans ce champ : la parole publique des adolescents en ligne et la dimension politique de l’expérience subjective que celle-ci incarne. Investigué à partir d’une posture émique, cet objet de recherche peut provoquer des questions de recherche qui dirigent l’attention vers des aspects méconnus de l’expérience subjective des adolescents. Quelle signification revêt la prise de parole publique pour les adolescents à travers leur usage créatif des plates-formes de réseautage social telles que Facebook, Instagram et YouTube? Ces nouveaux espaces médiatisés de sociabilités sont-ils propices à l’expression d’une subjectivité politique chez les adolescents ? La participation des adolescents aux cultures participatives numériques ne constitue-t-elle pas une forme citoyenne d’autonomisation relationnelle ? Comment se vit et comment est ressenti cet agir citoyen  à l’adolescence.

En Amérique du Nord et en Europe, les plate-formes numériques de réseautage social, communément appelées « médias sociaux » ou « réseaux sociaux », sont très populaires auprès des adolescents, surtout Facebook, Twitter, YouTube, Instagram, Ask.fm et Snapchat (Livingstone, 2008 ; HabiloMédias, 2015 ; Snelson, 2015). La recherche indique que les jeunes utilisent ces outils de communication numérique pour rester en contact avec leurs amis et s’en faire de nouveaux, pour socialiser, pour partager des informations ou des contenus numériques amusants, pour se donner rendez-vous, pour s’informer, se divertir, prendre part à des débats publics, et même, trouver du réconfort devant l’adversité (Bennett, 2008 ; boyd, 2014 ; Lange, 2014 ; Balleys, 2012, 2015 ; Caron, 2014b, 2016 ; Weinstein et Selman, 2016). Malgré les apports positifs de ces pratiques dans la vie quotidienne des adolescents, la société demeure vivement préoccupée par les dangers du cyberespace (voir images 1 et 2). La première partie du texte va utiliser deux exemples-types de sources savantes qui prêtent flanc aux inquiétudes sécuritaires régulièrement relayées par la presse d’information et la presse magazine. Les limites épistémiques de l’approche étique à l’origine de cette vision dystopique des usages sociaux de la technologie par les adolescents seront mises en évidence et problématisées. La deuxième partie du texte va ensuite recourir à un exemple typique de recherche menée selon une posture émique afin de montrer que la formulation d’inférences basées sur l’observation prolongée et systématique des pratiques médiatiques numériques des jeunes s’arrime mieux aux réalités du terrain. En éclairant la complexité et la pluralité des usages, ce type de travaux déstabilise les diagnostics alarmistes qui font régulièrement la une des journaux. Enfin, la troisième partie du texte montrera en quoi et pourquoi la parole des adolescents exprimée dans les espaces publics numériques constitue un objet de recherche porteur pour la socio-anthropologie de l’adolescence. La démonstration fera appel à des données empiriques recueillies par l’auteure en 2013 et 2014 sur la plate-forme YouTube : des vlogues créés et diffusés par des adolescents franco-québécois pour dénoncer le phénomène d’intimidation (Caron, 2014b, 2016).

Images 1 et 2 : Au Québec comme en France, des titres de manchettes suggèrent régulièrement que l’usage des médias sociaux par les adolescents est nocif et dangereux[1].

Le parcours analytique proposé suit la méthode du perspectivisme méthodologique, que Jeffrey (2015) préconise dans l’étude des rites sociaux contemporains. Il est proposé dans cet article d’en étendre le recours à d’autres objets de recherche qui peuvent aussi bénéficier du croisement et de la confrontation des perspectives théoriques et conceptuelles. Le postulat de base du perspectivisme méthodologique est qu’aucun paradigme théorique ne peut rendre compte adéquatement du réel. Non seulement la réalité est-elle construite socialement, les outils conceptuels et théoriques utilisés pour l’appréhender agissent comme des filtres qui en biaisent l’interprétation. Jeffrey (2015) soutient que loin d’être cynique, cette posture postmoderne invite les chercheurs à la prudence, à la réflexivité et à l’humilité. Faire de la recherche vise moins à découvrir des vérités objectives qui attendent d’être découvertes qu’à réunir une communauté savante dynamique et ouverte où le croisement et la confrontation des analyses servent à débattre d’« interprétation[s] plausible[s], discutable[s] et pertinente[s] du réel » (p. 21). C’est cette portée heuristique du perspectivisme méthodologique qui a justifié le choix de cette méthode dans cet article.

Dystopie technophobe ou dystopie sceptique : les limites des approches étiques

Il n’est pas rare que des professionnels de l’éducation et de l’intervention jeunesse, ou même des chercheurs universitaires, commentent l’engouement des adolescents envers les NTIC en employant des termes exclusivement désapprobateurs. Il est fréquent que ces interprétations reposent sur les deux modalités courantes de la posture dystopique : la dystopie technophobe et la dystopie sceptique.

  • La dystopie technophobe

La dystopie technophobe utilise un vocabulaire et des métaphores qui font appel à des catégories binaires: physique/virtuel, réalité/simulacre, vrai/faux, privé/public, sérieux/ludique, important/ futile,  actif/passif, consommateur/citoyen. Le texte de Lardellier (2008), « Les ados pris dans la toile », est un exemple qui permet de le constater. L’auteur y décrit l’adoption massive des NTIC par les adolescents comme une conséquence désolante d’une embuscade savamment orchestrée par les grandes multinationales du web 2.0. L’auteur entreprend de le démontrer en faisant un usage allégorique du conte Alice au pays des merveilles.

L’interprétation proposée soutient que le succès des médias sociaux et des technologies numériques mobiles auprès des adolescents est attribuable au pouvoir hypnotique de ces « objets mirifiques » qu’un habile marketing publicitaire a su magnifier. Comme Alice tombée à son insu dans le monde merveilleux du rêve et de l’imagination prolifique, les jeunes seraient mystifiés par le monde fascinant miroité par le cyberespace. Dépourvus de faculté de penser de manière critique et raisonnable, les jeunes succomberaient, apparemment sans exception, à ce « mirage » tendu vers eux afin de les entraîner dans un simulacre de réalité :

Les TIC (téléphones mobiles, ordinateurs, et maintenant consoles et autres lecteurs MP3, tous interconnectés) sont véritablement des objets démiurgiques, au sens socratique du terme : ils possèdent une dimension magique, à ce titre capable (sic) de miracles et de sortilèges. Ils sont surinvestis, disais-je plus haut. Investis au corps défendant des adolescents d’un esprit qui en fait plus que de simples objets, qui étymologiquement « giraient là ». […] La grande réussite des TIC réside en ce qu’elles ont fait de leur utilisation des réflexes, et qu’elles ont instauré des dépendances comportementales. Chaque mois, combien d’ados « explosent leur forfait », selon la formule désormais consacrée, juste pour garder le lien avec les copains ? (Lardellier, 2008 : 114, italiques dans le texte original)

Cette citation permet d’observer la tendance des descriptions dystopiques et technophobes à investir les technologies numériques de superpouvoirs et d’intentions manipulatrices. Latente ou explicite, cette conception ne permet pas d’interpréter la popularité des NTIC auprès des adolescents autrement qu’en des termes pessimistes qui font apparaître ces derniers comme étant passifs, vulnérables et impuissants. Il semble alors logique de traiter la popularité des outils de communication numérique comme la preuve indubitable du succès des stratégies marketing d’entités commerciales lucratives. La nature de la preuve qui sert de fondement à cette interprétation du réel pose pourtant problème, car c’est une construction rhétorique basée sur le système interprétatif préconisé par le chercheur qui lui confère sa plausibilité. Des distorsions importantes s’ensuivent.

Le personnage d’Alice auquel Lardellier (2008) fait appel pour construire sa description n’est pas une adolescente, mais une toute petite fille. En lui empruntant sa naïveté, sa candeur et sa crédulité, l’auteur projette sur l’ensemble des adolescents des attributs qui ne coïncident ni avec les stades du développement cognitif attestés par la littérature scientifique, ni même avec la différenciation des niveaux de compétence en littératie médiatique en fonction de l’âge. Ce glissement sémantique amalgame les enfants et les adolescents en un groupe social monolithique et les oppose, tout en les hiérarchisant, à la catégorie des adultes. Les « jeunes » apparaissent alors comme des êtres particulièrement vulnérables aux dépendances comportementales liées aux appareils électroniques, même si l’on sait pourtant très bien que les adultes ne sont aucunement à l’abri de ces problèmes. Cette rhétorique simplifie à outrance la complexité de la réalité sociale.

Cet exemple-type met en évidence la dystopie technophobe qui se profile derrière certaines représentations sociales des usages sociaux des NTIC par les adolescents que le discours savant contribue à alimenter. Les descriptions dystopiques offertes par ce discours reposent en fait sur des catégories binaires qui entretiennent la croyance voulant que seule la communication en face-à-face soit véritablement réelle, authentique et valable. Ce surinvestissement de propriétés positives accordé à la communication directe l’oppose au cyberespace en dénigrant ce dernier au passage. Ce qui est réputé constituer la réalité est exclusivement composé d’interactions directes dans le monde physique. Le cyberespace, pour sa part, est réputé relever de la simple illusion et de la duperie : les interactions sociales médiatisées qui s’y déroulent sont réputées être inauthentiques, irréelles, fausses et mauvaises.

Cet antagonisme produit des appréciations normatives qui confèrent un statut de supériorité aux activités réalisées dans le monde physique. Le présupposé voulant que la communication en face-à-face soit réelle, importante, légitime et crédible condamne la communication médiatisée au néant. Il importe pourtant de reconnaître que cette vision dystopique n’est pas construite sur les propriétés objectives de la technologie mais plutôt sur le biais idéologique que constitue la technophobie. Que ce soit inconscient ou pleinement assumé, le chercheur qui adopte une posture dystopique et technophobe conditionne par avance une interprétation dépréciative des comportements et des activités des adolescents en ligne : il construit le sens des expériences des adolescents à partir de son système interprétatif.

  • La dystopie sceptique

La dystopie sceptique produit des interprétations moins catégoriques et moins normatives que ne le fait la dystopie technophobe. Elle endosse toutefois un certain pessimisme dans ses descriptions qui expriment des réserves quant à l’impact des NTIC sur le développement psychosocial des adolescents. Évitant généralement de condamner l’utilisation des NTIC, la dystopie sceptique qui s’affirme dans certains écrits de langue française cherche surtout à mettre en évidence les enjeux d’éducation à la pensée critique qu’un environnement médiatique et technologique en constante évolution ne cesse d’accentuer. On trouve un exemple assez représentatif de cette posture dans certains écrits[2] du psychiatre Serge Tisseron (2008).

Spécialiste du rapport des enfants aux images médiatiques, notamment les images représentant la violence, Serge Tisseron a réalisé des travaux de recherche reconnus pour leur contribution au champ de l’éducation aux médias (voir Tisseron, 2000, 2005). Plus récemment, il a porté son intérêt du côté de la culture des images dans le cyberespace (Tisseron, 2008). Sans la condamner, son texte « La nouvelle culture des images » exprime des réserves envers la culture numérique des jeunes[3]. Si la posture dystopique produite par sa description n’est pas ouvertement technophobe, elle est à tout le moins sceptique, au sens où Tisseron cherche à cultiver un regard critique vis-à-vis certains aspects de cette culture. Cet accent davantage critique que technophobe se confirme dans le fait que l’auteur reconnaît l’existence, la légitimité et l’authenticité de cette culture, et qu’il évite, de plus, d’attribuer une emprise omnipotente aux médias et aux entreprises associés au domaine des télécommunications. Mais, nous allons le voir, cette position présente parfois une certaine ambivalence.

Le scepticisme exprimé dans le texte de Tisseron cible des inquiétudes relatives au développement identitaire des adolescents conséquentes à l’anonymat que procure le web à ses internautes. En tant que psychiatre, l’auteur se préoccupe des identités multiples qu’il est possible d’y déployer et qui pourraient constituer une menace à un sain développement psychosocial. À l’instar d’autres auteurs, Tisseron craint précisément que l’expérimentation ludique d’identités multiples ne provoque de la confusion psychique chez les adolescents. Sa conception structuraliste de l’identité le confirme d’ailleurs dans sa conviction que si « les représentations de soi se multiplient, l’identité ne s’attache plus à aucune » (Tisseron, 2008 : 127). Sur ce motif, il enjoint les éducateurs et les parents à s’interposer entre les adolescents et ce qu’il appelle « les nouveaux maîtres virtuels » :

Les parents auraient tort de prendre ces nouveaux tuteurs pour des ennemis et ils seraient bien inspirés de les connaître un peu mieux. Ils prendraient ainsi conscience du désarroi où sont aujourd’hui beaucoup d’enfants. Car contrairement aux générations précédentes, ceux-ci ne trouvent plus guère de maîtres ou de guides réels autour d’eux (Tisseron, 2008 : 134-135).

La citation révèle que l’absence de condamnation de l’usage des NTIC par les adolescents ne suppose pas nécessairement une posture optimiste ni même utopique envers le changement technologique. L’injonction faite aux parents rend manifeste une certaine méfiance envers les outils de communication numérique, sans pour autant révéler une attitude entièrement déterministe envers la technologie. Néanmoins, il importe de constater que le scepticisme de l’auteur emprunte un vocabulaire qui infantilise les adolescents d’une manière semblable à l’exemple examiné précédemment. Comme dans le texte de Lardellier (2008), la catégorie « enfants » est employée pour désigner les adolescents, faisant ainsi apparaître logique le fait de traiter ces derniers comme des êtres inachevés ayant besoin d’être guidés. Bien que subtil, ce glissement sémantique n’est pas anodin : il confère une légitimité aux descriptions qui exagèrent les soi-disant lacunes cognitives et développementales réputées justifier des interventions éducatives et parentales. Encore une fois, cette approche monolithique de la jeunesse (enfance et adolescence y sont traitées de manière monolithique) n’accorde pas d’importance aux différences développementales et identitaires qui existent entre, par exemple, un enfant de 8 ans, un adolescent de 13 ans ou une adolescente de 17 ans.

Comme chez d’autres auteurs, le scepticisme de Tisseron entretient une certaine nostalgie envers les modes de socialisation qui prévalaient avant l’invention et la dissémination des outils de communication numérique. Sa comparaison avec les « générations précédentes » suggère en effet une appréciation négative des changements sociaux et technologiques qui séparent les anciennes générations des cohortes adolescentes actuelles. En prétendant que les générations contemporaines sont « privées » des « maîtres à penser » qui ont façonné les comportements et les valeurs des générations antérieures, Tisseron semble faire référence au rôle traditionnel des enseignants dans la culture scolaire française où l’écrit et les interactions directes avaient préséance sur l’image et la communication médiatisée, dans un contexte de respect de l’autorité.

Enfin, la posture sceptique de Tisseron (2008) envers les risques de fragmentation identitaire et de perte de repères collectifs mobilise certaines catégories binaires. Dans ses propos, le cyberespace semble incarner le rêve, l’imagination et un simulacre de vérité pouvant compromettre le sain développement des adolescents ; c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il insiste auprès des parents pour qu’ils s’immiscent entre leurs « enfants » et les « nouveaux maîtres virtuels ». Cette conception semble supposer que l’unité est préférable à la multiplicité et que le « réel » est la propriété exclusive du monde physique. Le cyberespace ne serait finalement qu’un terrain de jeu où les expériences illusoires, superficielles et purement ludiques comportent un risque de nocivité. Au bout du compte, ce qui semble compter vraiment, ce sont le monde physique et les interactions en face-à-face.

  • Les limites de l’approche étique

Les deux exemples-types illustrent qu’une vision dystopique du rapport technologie-société peut s’insinuer dans les descriptions savantes des rapports des adolescents avec les NTIC. Nous avons également vu que l’approche étique au fondement de ces descriptions dystopiques est particulièrement propice à la création d’un certain décalage entre les pratiques médiatiques effectives des jeunes et les interprétations de sens que proposent les chercheurs. Parce qu’elle recouvre les expériences concrètes des adolescentes d’un cadre interprétatif externe, l’approche étique est vulnérable aux distorsions introduites par les croyances dystopiques du chercheur, qu’elles soient technophobes ou sceptiques. Aussi importe-t-il de souligner que le système interprétatif que le chercheur applique sur les pratiques médiatiques des adolescents n’est pas que conceptuel et théorique ; il comprend aussi des attitudes, des valeurs, des préférences personnelles et des expériences qui teintent positivement ou négativement l’interprétation du chercheur. On peut penser, par exemple, que les interprétations de Serge Tisseron sont fortement teintées par son expérience de médecin, ce que les chercheurs des sciences sociales appellent un biais de sélection (son pessimisme provient d’une expérience professionnelle menée auprès d’un groupe d’adolescents non représentatif de la société ; par définition, un médecin traite des personnes malades, vulnérables, atteintes et souffrantes)[4].

Papacharissi (2010 : 8) a fait remarquer avec raison que les récits et les métaphores produites par les discours utopiques et dystopiques sur le changement technologique ont pour fonction de permettre la comparaison des expériences nouvelles à celles du passé ; ces discours nous aident à donner un sens à des changements qui suscitent la fascination, mais aussi, des anxiétés sociales. Les chercheurs n’échappent ni aux angoisses ni aux utopies de leur époque. C’est pourquoi il importe, comme le suggère aussi Jocelyn Lachance, que le chercheur ait le souci, dans sa pratique de recherche, d’interroger « son propre rapport aux technologies de l’image et de la communication » (2013 : 174). En quoi ce regard teinte-t-il l’interprétation du phénomène étudié ? Quel aspect de l’objet ce regard laisse-t-il dans l’ombre ? Quel aspect exacerbe-t-il ? La preuve utilisée pour étayer l’interprétation s’en trouve-t-elle biaisée ? Est-elle fondée sur des observations empiriques systématiques et prolongées ou rendue logique grâce à des effets rhétoriques ? La description de la réalité proposée rend-elle justice à la complexité et à la pluralité des pratiques médiatiques des adolescents en ligne ? Dans la section suivante, nous verrons que si cette pratique réflexive et critique peut être pratiquée au sein d’une approche étique, une approche émique est encore mieux adaptée à ce projet.

La perspective émique comme rempart contre le déterminisme technique

Qu’elles soient technophobes ou sceptiques, les descriptions dystopiques reposent sur un déterminisme technique peu propice au développement d’une compréhension fine des rapports complexes et multiples entre les jeunes et les technologies numériques. Dans sa version la plus simpliste, ce déterminisme s’exprime sous forme de blâme adressé aux médias sociaux qu’on soupçonne être à l’origine des problèmes de santé mentale et des comportements antisociaux de certains adolescents (voir p. ex. les images 1 et 2). Pourtant, l’hostilité et l’agression dans les comportements adolescents, tout comme la dépression mentale et les troubles alimentaires, existaient bien avant l’invention de l’internet. Ce déterminisme technique, qui attribue aux NTIC des propriétés inhérentes, simplifie à outrance les impacts des changements technologiques dans une société. Ce n’est pas l’existence d’une technologie qui provoque des effets bienfaisants, neutres ou indésirables, mais plutôt la manière dont celle-ci est utilisée par les individus, les groupes et les institutions selon les contextes et les circonstances.

Dans le champ des Internet Studies, la critique du déterminisme technique a contribué au développement d’approches théoriques et méthodologiques centrées sur la description précise et contextualisée des impacts négatifs et positifs des NTIC sur les individus et la société (Flew et Smith, 2014). Ces développements sont survenus à travers l’élaboration d’une posture paradigmatique qui place les données empiriques au cœur du travail d’interprétation. Ce « nouvel empirisme », affirment Flew et Smith (2014), repose sur la théorie du façonnement social de la technologie (social shaping of technology)[5]. Cette  théorie postule que les changements technologiques sont façonnés par des facteurs économiques, sociaux, politiques, culturels et institutionnels ; que par surcroît, leur réception varie au sein d’une société. Les généralisations sont abandonnées au profit d’analyses qui visent à cerner les pratiques médiatiques numériques dans leur contexte ainsi que les significations investies dans ces pratiques par les usagers de l’internet.

2.1 S’immerger dans la culture numérique des adolescents

Des travaux récents en sociologie de la jeunesse ont adopté une posture épistémologique qui se rapproche du courant empiriste des Internet Studies. L’approche émique qu’ils endossent s’exprime au plan méthodologique par la sélection de techniques de collecte de données donnant accès à un point de vue interne sur la culture numérique des adolescents : entretiens individuels avec des adolescents, groupes de discussion, observation directe et indirecte en ligne et hors ligne, analyse des contenus médiatiques produits et diffusés en ligne par des adolescents (voir Lachance, 2013 ; Gallant, Latzko-Toth et Pastinelli, 2015 ; Caron, 2014, 2016). Jusqu’à présent, l’ethnographie semble être l’approche méthodologique qui a le mieux servi l’objectif d’une immersion prolongée dans l’univers des jeunes pour développer une compréhension située au plus près des expériences concrètes des adolescents (boyd, 2014 ; Lange, 2014). C’est notamment le cas de Balleys (2012, 2015), qui a suivi pendant une année complète six classes d’élèves de secondaire 1 dans la ville suisse Genève. Cette plongée dans le monde social des adolescents a été réalisée par combinaison de trois méthodes : groupes de discussion, observation participante durant des activités parascolaires, et observation non participante sur les blogues des participants. L’intérêt particulier de ce dispositif méthodologique sophistiqué se situe dans la validation empirique des inférences qu’il permet d’assurer sur une longue période.

Les résultats mettent en lumière le rôle incontournable que jouent les usages des médias sociaux dans les sociabilités adolescentes, rôle qu’il est nécessaire de situer dans le cadre plus large de l’espace relationnel scolaire. En d’autres mots, si les médias sociaux font clairement partie de la réalité quotidienne de la plupart des adolescents (certains choisissent de ne pas y participer), les modes de sociabilité directe n’ont pas été remplacés pour autant. Permettant notamment d’entretenir des relations d’amitié et d’amour préalablement nouées dans l’espace social associé à l’établissement scolaire fréquenté, les médias sociaux sont utilisés comme un support de mise en visibilité dans un contexte où chacun cherche à se positionner avantageusement au sein des hiérarchies des groupes d’adolescents.

L’observation fine et prolongée menée par Balleys (2012, 2015) a permis de découvrir et de décrire de manière systématique la manière dont les adolescents utilisent les médias sociaux et autres sites internet pertinents en guise de scène d’apparition sociale où publiciser leurs liens d’amour et d’amitié. Le constat est important, car il oblige à reformuler les craintes récurrentes que manifestent les adultes au sujet de la sécurité et de la protection de la vie privée des adolescents (voir aussi Livingstone, 2008). En effet, Balleys a constaté que les adolescents gèrent de manière stratégique les informations qu’ils dévoilent en ligne grâce, notamment, à un usage judicieux des paramètres de confidentialité offerts par les plates-formes numériques. D’après l’auteure, ces dévoilements stratégiques s’inscrivent dans une gestion de l’image qui témoigne d’un souci constant de se présenter aux autres sous un angle favorable. À travers la publicisation de leurs relations amicales et amoureuses, les adolescents se présentent donc comme des « grands » qui ont réalisé des expériences qui leur confèrent une expertise crédible aux yeux de leurs pairs. Ce gage de prestige constitue une ressource clé pour acquérir ou maintenir une popularité, vecteur de validation et de reconnaissance. En effet, en s’appuyant sur des observations prolongées et systématiques, la chercheuse a constaté :

Les adolescents ne s’inscrivent pas dans une logique irréversible de dévoilement de leur intimité, mais davantage dans une gestion consciente et stratégique de leur capital social et symbolique en ligne. […] En d’autres termes, les pratiques de visibilisation et de dévoilement de soi en ligne sont à comprendre comme une façon de faire fructifier le capital social et non pas comme une renonciation inconditionnelle à la vie privée. […] [Car, en effet,] les liens amicaux et amoureux tissés entre pairs adolescents constituent les principales ressources mobilisables dans les processus de répartition du prestige au sein des différents réseaux de sociabilité juvénile (Balleys, 2015a) (cité dans Balleys et Coll, 2015 : § 5).

Le dispositif méthodologique triangulaire conçu pour rester au plus près des observations empiriques a donc permis à la chercheuse de comprendre que l’espace relationnel forgé par les adolescents à travers leurs usages des outils de communication numérique témoigne de « la force des liens d’amitié et d’amour entre adolescents et leur rôle fondamental dans la construction identitaire et à l’acquisition de l’autonomie » (Balleys, 2015 : 13). Cette interprétation, qui fait contraste avec celles de Lardellier (2008) et de Tisseron (2008), est particulièrement instructive : les sociabilités juvéniles ne se jouent pas en vase clos mais dans le flux ininterrompu d’interactions sociales directes et médiatisées. Il est donc faux de prétendre, ou d’insinuer, que les interactions sociales médiatisées entraînent une perte de repères et un appauvrissement de la qualité des relations interpersonnelles chez les adolescents. Il est tout aussi discutable de mettre en cause l’authenticité des liens d’amitié et d’amour entretenus par le biais des outils de communication numérique. D’ailleurs, pourquoi ces liens de réciprocité seraient-ils moins vrais et moins valables que ceux entretenus en mode direct dans le monde physique?

Ayant interprété les pratiques médiatiques des adolescents à partir d’un système d’interprétation arrimé aux observations empiriques et aux catégories de sens employées par les jeunes, Balleys (2012, 2015) a réussi à proposer une analyse qui ne prétend pas vouloir tout dire sur la réalité sociale des adolescents, ni même à propos de tous les adolescents. Mais le haut degré de plausibilité de son interprétation enrichit de manière significative les connaissances sur les jeunes, les médias numériques et les sociabilités adolescentes. D’une part, elles nous apprennent que l’opposition courante que font certains adultes entre le « monde physique » et le « monde virtuel » ne colle tout simplement pas à l’expérience subjective des adolescents : une telle séparation ne fait tout simplement pas de sens chez les adolescents enquêtés par Balleys. De même, il apparaît désormais justifié de traiter les usages sociaux des NTIC chez les adolescents comme étant accessoires, périphériques ou nocifs puisqu’ils sont constitutifs de la vie quotidienne des adolescents et participent au procès d’autonomisation et d’individualisation qui caractérise le passage de l’enfance à l’adolescence (Galland, 2011).

2.2 De nouveaux rituels adolescents ?

Le changement de paradigme que constitue le passage d’une perspective étique à une perspective émique ne présente pas seulement l’intérêt de donner des réponses plus objectives et plus nuancées aux inquiétudes qui traversent la société au sujet des impacts des changements technologiques sur les adolescents : le rejet du déterminisme technique élargit le spectre des questionnements possibles et facilite les découvertes inattendues. On en trouve un autre exemple éloquent dans la recherche de Jocelyn Lachance (2013) sur l’usage de l’appareil photographique numérique chez les adolescents québécois et français. S’appuyant sur des données recueillies en entrevues individuelles, l’auteur ainsi découvert qu’au lieu d’exprimer un narcissisme superficiel, ces usages mettaient plutôt en place un ensemble de pratiques sociales ayant pour effet de maintenir un lien entre les jeunes, leurs pairs et les membres de leur famille :

L’appareil numérique est d’abord et avant tout un médiateur des interactions sociales produites entre pairs, mais aussi au sein de la famille. Dans le contexte de la jeunesse hypermoderne, il prend une place tout à fait singulière. Parce qu’il s’impose dans les relations des jeunes d’aujourd’hui, à un âge où la sociabilité est associée à la quête d’autonomie, à la découverte de soi et du monde, l’appareil numérique joue un rôle qui n’est ni anodin ni trivial. De plus en plus souvent, il est placé comme un filtre entre les amis qui se parlent et se confient. Plus qu’une simple machine à fabriquer des images, il participe à la production d’interactions sous des formes inédites. Il devient dans bien des cas un outil rituel autour duquel les jeunes inventent des codes et des langages qui répondent à leur désir d’être dans le monde (Lachance 2013 : 11-12).

Ce genre de description permet de formuler de nouvelles hypothèses de recherche sur la possible émergence de nouveaux codes et rituels adolescents autour des technologies numériques. Balleys (2012, 2015), par exemple, a découvert que l’officialisation du couple sur les médias sociaux prenait, chez les adolescents, le sens d’un rituel très significatif. Pour les adolescents enquêtés, être en amour peut conférer un capital social et se traduire en un prestige social. Mais ce lien ne se suffit pas à lui-même ; il doit être publicisé et validé par les pairs. L’officialisation du couple, accompli par une mise à jour de son statut en ligne, constitue donc ce moment charnière de mise en visibilité et de consécration devant le public formé par les pairs. En publicisant ses faits et gestes ainsi que les sentiments profonds et authentiques qui les unissent, les membres du couple mettent en scène une expérience romantique qui les distingue et leur confère un statut particulier. Le couple gère cette image publique en accordant des accès différenciés aux informations à caractère privé et aux confidences qui expriment l’intensité de leurs sentiments et de leur expérience romantique. Ainsi, les « liens d’amitié et d’amour sont au service d’un système hiérarchique complexe [qui est] négocié quotidiennement et collectivement » par les adolescents (Balleys, 2015 : 94).

Pour la socio-anthropologie de l’adolescence, les codes, les conventions, les langages et les rituels qui s’organisent autour des nouveaux objets techniques dont l’usage est de plus en plus intégré à la vie quotidienne des adolescents ouvrent de nouvelles avenues de recherche dont la pertinence scientifique ne fait pas de doute. Comme le rappelle Jeffrey (2015), les rites mettent en scène une performance corporelle et sont profondément liés à l’identité. En même temps, ils expriment, de manière parfois théâtrale, les règles et les normes de la société afin d’en faciliter l’intégration et la maîtrise. Une piste de recherche future consisterait à examiner comment ce concept s’applique ou non à certaines expériences médiatisées de sociabilités adolescentes. Il apparaît particulièrement pertinent d’examiner cette question à travers une nouvelle thématique de recherche : les pratiques de prise de parole et d’engagement civique des adolescents sur les médias sociaux.

 

Prendre la parole en ligne : les significations de la citoyenneté chez les adolescents

Bien des travaux menés dans une perspective émique portent sur la construction identitaire chez les adolescents ou sur les dynamiques relationnelles directes et médiatisées. Ces travaux contribue-t-elle à l’avancement des connaissances sur les sociabilités juvéniles en montrant, par exemple, que les outils de communication numérique peuvent permettre à des adolescents d’explorer des facettes de leur identité ou encore, d’établir des relations significatives avec des personnes choisies en dehors de la sphère familiale et amicale (Gallez et Lobet-Maris, 2011 ; Balleys, 2012). Un nombre grandissant d’écrits anglosaxons rapporte que les adolescents investissent de plus en plus les plates-formes numériques qui leur offrent désormais un accès élargi aux tribunes publiques (Livingstone, 2008 ; boyd, 2014 ; Lange, 2014). Le constat a d’ailleurs incité des chercheurs de plusieurs pays à investiguer le potentiel civique et politique des usages sociaux que font les adolescents de ces plates-formes (voir Bennett, 2008 ; Cohen et Kahne, 2012 ; Dahlgren, 2007, 2013). Majoritairement logés à l’intersection des youth studies, des études en sociologie politique et en communication politique, ces travaux ouvrent de nouveaux horizons à la socio-anthropologie de l’adolescence qui a, jusqu’ici, accordé peu d’attention à la dimension politique des sociabilités adolescentes. Cette direction de recherche nécessite toutefois l’élaboration de conceptualisations de la citoyenneté inclusives des adolescents.

3.1 Pour une théorisation inclusive de la citoyenneté

Les enfants et les adolescents ont été historiquement exclus des conceptions libérales (et adultistes) de la citoyenneté (Weller, 2007 ; Caron, 2011). Aujourd’hui encore, le statut de citoyenneté inachevée accordé aux enfants et aux adolescents de pratiquement tous les pays les exclut formellement des processus politiques institutionnalisés tels que les élections, les consultations publiques et les activités des partis politiques. En les traitant comme des citoyens en devenir plutôt que des sujets politiques au présent, cette conception projette une présomption d’incompétence civique et d’identité apolitique sur les adolescents. Mais est-ce vraiment ainsi que les adolescents conçoivent leur place et leur identité au sein de la communauté sociale et politique ? Qu’est-ce qui fait croire aux adultes que les adolescents ne peuvent pas se percevoir comme des citoyens du présent ? Les adolescents se voient-ils vraiment en retrait de la civique, en attente que leur condition de citoyens se révèle soudainement à eux au matin de leurs 18 ou 21 ans ? Les adolescents ne posent-ils pas des gestes qui, dans leur vie quotidienne, marquent à leurs yeux une appartenance et une contribution à la collectivité? D’ailleurs, l’accès à de nouvelles formes de participation en ligne ne contribue-t-elle pas à l’émergence d’une identité citoyenne chez eux ? Se pourrait-il que les performances associées à cette identité marquent la dimension politique du passage à la vie adulte, c’est-à-dire la subjectivité politique ? En remettant en cause certains préjugés sociaux et postulats théoriques, ces questions font basculer la perspective d’investigation d’une posture régulatrice (l’injonction de préparer les « bons » citoyens de demain) à une attitude d’écoute et de recherche de compréhension (comprendre la citoyenneté des jeunes telle qu’elle se vit au quotidien).

Les processus d’individualisation et d’autonomisation des adolescents sont souvent pensés en fonction des sphères domestique et scolaire, c’est-à-dire, le réseau des relations attachées à la famille (les relations « données ») et celui attaché à l’école (les relations librement choisies). Le constat de pratiques d’engagement civique émergentes chez les adolescents et les jeunes adultes incite toutefois à penser que les frontières traditionnelles des sociabilités adolescentes sont en train de s’élargir et de se densifier. À l’amour et l’amitié s’ajouteraient d’autres façons de faire sa place parmi les autres, dont le développement de relations en ligne avec des pairs qui partagent des affinités, des préoccupations sociales ou un désir de changement social. Sans être totalement absente de la littérature, cette dimension politique du processus d’autonomisation des jeunes a surtout été examinée, dans la sociologie française entre autres, à travers le thème des valeurs, des croyances et des attitudes politiques et religieuses[6]. Si cette orientation correspond à des thématiques d’investigation bien établies en sociologie politique, les pratiques de communication numériques des adolescentes invitent toutefois à intégrer de nouveaux objets de recherche. La littérature de la dernière décennie donne à penser que les contenus médiatiques originaux publiés par les adolescents afin de promouvoir une cause sociale ou pour exprimer leurs opinions sur un débat de société présentent un intérêt certain.

3.2 Prendre la parole sur YouTube : une affirmation citoyenne

Un exemple particulièrement intéressant d’usage des médias sociaux à des fins de participation civique récemment documenté concerne l’expression publique des opinions des adolescents sous forme de vlogues publiés sur la plate-forme YouTube. Un vlogue est une vidéo de courte durée (2 à 5 minutes la plupart du temps) dans laquelle l’auteur, le vlogueur, apparaît à visage découvert pour exposer son opinion sur un sujet d’intérêt public (voir image 3). Des auteurs ont remarqué que les vlogues des adolescents étaient souvent enregistrés à l’aide d’une caméra fixée ou intégrée à un ordinateur personnel situé dans leur chambre à coucher ou une pièce commune du domicile familial (Snelson, 2015 ; Caron, 2014b, 2016). Une fois enregistré, le vlogue fait parfois l’objet d’un montage, plus ou moins sophistiqué selon le cas, pour être ensuite téléversé sur une plate-forme de partage de fichiers vidéo. Il faut y avoir créé, au préalable, un profil d’usager –sur YouTube, ce profil s’appelle une chaîne– où il est possible de régler les paramètres d’accès de manière à limiter ou ouvrir au maximum l’accès du public aux contenus mis en ligne. De même, l’usager peut donner accès ou fermer l’option « commentaires ». Les visiteurs ont aussi la possibilité d’évaluer la vidéo en cliquant sur les icônes « j’aime » ou « je n’aime pas » ; ils peuvent, de plus, s’abonner à la chaîne ou partager les vidéos avec leurs contacts. Bien que plusieurs plates-formes de partage vidéo gratuites existent, YouTube est la plus populaire auprès des adolescents canadiens et américains (Snelson, 2015 ; HabiloMédias, 2015).

Image 3 : capture d’écran d’un vlogue publié

par un adolescent franco-québécois (corpus de Caron, 2016)

On constate donc qu’une différence importante existe entre le blogue et le vlogue. Si les deux permettent la diffusion des opinions de son auteur, seul le vlogue permet au public d’identifier ce dernier visuellement. En vloguant, un adolescent renonce donc volontairement à une part considérable de l’anonymat que lui offre le web. Un blogue permet d’exprimer une opinion sous forme écrite sur un profil où le pseudonyme utilisé peut dissimuler toute information personnelle relative à son auteur. Si le vlogue permet aussi de recourir à un pseudonyme, le fait d’apparaître à l’écran rend possible l’identification de son auteur par des connaissances ; en outre, plusieurs vlogueurs révèlent certaines informations telles que leur prénom, leur âge, leur ville, le nom de l’école secondaire qu’ils fréquentent. Pourquoi ce choix ? À une époque où les incivilités et la cyberviolence sont fréquentes dans l’univers des médias sociaux, notamment parmi les internautes adolescents (Weinstein et Selman, 2016), pourquoi donc s’exprimer à l’aide d’un des formats les moins anonymes disponibles sur le web? Une récente analyse de contenu de vlogues créés par des adolescents franco-québécois pour dénoncer l’intimidation (Caron, 2014b, 2016) suggère qu’il peut s’agir, du moins dans certains cas, d’une nouvelle forme d’engagement civique où la volonté des adolescents de contribuer au bien-être de leurs pairs et de la société est rendue visible, et donc accessible aux chercheurs.

Certains commentateurs prétendent que la mise en scène de soi sur les médias sociaux exprime le narcissisme patent de notre société, surtout des jeunes générations. Pourtant, en cherchant à comprendre les significations investies par les adolescents dans leurs vlogues sur l’intimidation, on découvre plutôt des usages altruistes de la prise de parole publique et du témoignage (voir images 4, 5, 6). Si tous les vlogueurs dénoncent vigoureusement l’intimidation et ses ravages sur les victimes, plusieurs mobilisent leur propre expérience de personne intimidée à l’école pour se confier et chercher du réconfort, mais également pour exposer les conséquences individuelles et sociales du phénomène, confronter les intimidateurs à la cruauté de leurs gestes, inciter les témoins à intervenir, et briser l’isolement des victimes. Loin de s’épancher dans une contemplation narcissique de leur propre douleur, les vlogueurs dénoncent avec conviction la souffrance morale infligée aux victimes d’intimidation tout en incitant ces dernières à ne pas sombrer dans la dépression.

 

Images 4, 5, 6 : captures d’écran tirées de trois vlogues du corpus (n = 55)

Que des personnes se disant victimes d’intimidation prennent la parole sous forme de vlogue est un fait significatif. Dans leur recension des écrits sur l’impact de l’intimidation sur les adolescents, Lepage, Marcotte et Fortin (2006) ont souligné le consensus scientifique à l’effet que la souffrance morale infligée aux victimes diminue la confiance en soi et occasionne des problèmes de santé mentale, incluant l’anxiété, la dépression et les pensées suicidaires. Force est d’admettre que ce ne sont pas là les conditions optimales de l’autonomisation et de l’individualisation de soi que l’adolescence a pour fonction de concrétiser (Galland, 2011). Dans ce contexte, que signifie le choix que font ces adolescents en souffrance de s’afficher à visage découvert pour témoigner de leur expérience et dénoncer les intimidateurs ? Certains seraient peut-être tentés de conjecturer sur l’inconscience des adolescents par rapport aux enjeux de sécurité et de confidentialité sur le web. Or, plusieurs travaux ont montré que les adolescents gèrent de manière stratégique le dévoilement de leurs informations personnelles en réglant à leur guise les paramètres de confidentialité offerts par les plates-formes numériques (Livingstone, 2008 ; Lange, 2014 ; Balleys et Coll, 2015).

Le choix d’un mode de diffusion qui rend visible et audible le corps et la voix du vlogueur semble correspondre à une démarche d’affirmation de soi dotée d’une intentionnalité civique. L’expression publique du point de vue de l’auteur est, en effet, délibérément tournée vers autrui : le public que convoquent les propos des vlogueurs est constitué de victimes, d’intimidateurs, de témoins et de membres de la société. Ces vlogueurs racontent, avec des mots prononcés ou rédigés sur des feuilles de papier présentées à l’écran, leur histoire personnelle d’intimidation, ou encore, celle dont ils ont été témoins (images 3 à 6). Ce faisant, ils utilisent des matériaux narratifs qui connotent une souffrance morale afin de toucher le public et le convaincre de la légitimité de la cause défendue : l’intimidation doit cesser et les victimes doivent persévérer malgré l’adversité. Surtout, les vlogueurs se soucient de la douleur et de l’isolement auxquels les victimes sont confrontées. Une vlogueuse, qui avait cessé de publier des vlogues depuis son passage aux études pré-universitaires, est ainsi revenue offrir ce témoignage aux adolescents victimes d’intimidation à l’école secondaire :

Me voilà maintenant âgée de 18 ans, étudiante en sciences humaines et me préparant à des études universitaires. […] Malgré l’intimidation que j’ai subie à l’école secondaire, je me suis relevée, j’ai foncé et avancé dans la vie. J’ai appris à laisser les critiques de côté. […] Je me suis forgé une carapace qui me protège. Je suis vraiment fière du travail que j’ai fait. Les personnes qui subissent présentement de l’intimidation à l’école, je vous dis : croyez-moi, ça va finir par arrêter. Vous ne me croyez peut-être pas, mais ayez confiance. N’ayez pas peur de dénoncer et accrochez-vous. Vous allez voir qu’un jour, tout va aller mieux. Vous allez avoir atteint vos buts et vous regarderez en arrière en vous disant : « malgré tout ce que j’ai subi, j’ai réussi et c’est grâce à mes efforts ». N’abandonnez surtout pas, vous êtes capables, j’ai confiance en vous.

Ces propos remplis de sollicitude pour autrui ne sont pas l’exception. Pourtant, un discours alarmiste continue de circuler dans l’espace public en mettant l’accent seulement sur la dangerosité de certaines pratiques médiatiques numériques des adolescents. Bien que cette thématique soit importante et légitime, sa prédominance dissimule d’autres usages, tout aussi importants, où les jeunes se créent des occasions de rencontres constructives avec des inconnus. On le constate notamment dans les échanges qui s’ensuivent dans la zone des commentaires des plates-formes numériques ; les utilisateurs félicitent l’auteur pour son vlogue, le remercient, l’encouragent, lui adressent des mots aimables. On peut donc penser que dans certains cas, l’expression publique en ligne est une occasion inespérée pour briser l’isolement vécu dans le monde physique et trouver du réconfort et des encouragements qui sont inexistants dans l’entourage immédiat. Ceci est une observation importante dans un contexte où les rapports entre pairs adolescents sont souvent présentés dans les discours populaires comme étant exclusivement nocifs et dangereux. L’observation empirique porte à réfléchir au fait que les rapports des adolescents entretenus dans l’espace numérique ne sont pas limités qu’aux seules problématiques du harcèlement, de la cyberviolence et des abus sexuels : les pratiques médiatiques numériques des adolescents sont diverses, multidimensionnelles, évolutives, parfois nocives, parfois constructives.

Analyser les propos des vlogueurs en tentant de cerner le sens des expériences qui y sont médiatisées jette aussi un éclairage sur des facettes moins méconnues de l’intimidation. Si la pédiatrie, les sciences de l’éducation, la psychologie et le travail social s’intéressent de près au phénomène, on trouve encore peu de recherches qui donnent la parole aux jeunes pour développer une compréhension fine du phénomène basée sur l’expérience concrète des adolescents. Parce qu’ils témoignent de leur souffrance ou de celle d’autres adolescents, les vlogueurs peuvent offrir aux chercheurs un point d’entrée sur cette expérience. D’une part, on y observe l’affirmation d’un sujet citoyen, de l’autre, on accède à leur univers émotionnel. Le court extrait du vlogue cité plus haut donne à voir, par exemple, l’intensité de l’adversité émotionnelle à laquelle les victimes d’intimidation sont confrontées, au quotidien, dans leur environnement scolaire. Mais il révèle aussi que la prise de parole publique constitue une forme d’affirmation de soi aux effets possiblement cathartiques. En ce sens, les plates-formes numériques s’offrent peut-être comme des espaces sociaux où observer la dimension politique du passage de l’adolescence à la vie adulte. Passage où l’autonomisation et l’individualisation procèdent de l’affirmation d’une voix citoyenne qui veut être entendue pour changer le statu quo.

3.3 La parole parrèsiaste des vlogueurs comme expérience de la citoyenneté : des ponts à jeter vers l’anthropologie des risques et des limites

Un adolescent prend la peine de produire un vlogue et de le diffuser parce qu’il a la conviction que ce qu’il a à dire mérite d’être dit et d’être entendu. À travers des propos tournés vers autrui qui cherchent des solutions à un problème de société, cet adolescent affirme sa conscience citoyenne et se positionne comme un sujet politique qui, comme tous les autres citoyens, a droit de parole et de cité. Mais il y a plus. Car s’afficher comme victime d’intimidation, c’est déjà présenter sa personne au bas de l’échelle sociale des adolescents. Et confronter les intimidateurs à leur manque de civisme, c’est aussi prendre le risque d’être pris à partie et humilié dans les espaces de discussion numériques. Dans le vocabulaire du philosophe Michel Foucault (2008), la prise de parole publique dans les espaces numériques peut s’apparenter à la parrêsia.

Pour Michel Foucault la parrêsia est une forme de franc-parler où l’individu fait preuve de courage afin de confronter la domination ; c’est un individu « qui se dresse et qui dit la vérité » pour confronter l’oppresseur alors que le geste risque d’engendrer des conséquences coûteuses (p. 40). Quelle est la signification de cette forme particulière de prise de risque ? Et que signifie-t-elle pour les travaux en socio-anthropologie de l’adolescence qui ont fait du concept de risque une notion centrale ?

Michel Foucault voit dans la parrêsia un mode de subjectivation politique. Car ce franc-parler du sujet, ce « tout dire » qui veut dire « vrai », n’exprime pas un déferlement incontrôlé de la pensée et des émotions, ni même une rhétorique à visée persuasive. Plutôt, la parrêsia représente un acte d’énonciation d’un sujet qui engage sa responsabilité envers lui-même du seul fait que le risque couru est indéterminé. Sous cet angle, le vlogueur adolescent paraît engager sa propre responsabilité quand il décide de formuler son propos engagé et dénonciateur à visage découvert; il ne pose pas un geste inconscient. C’est en ce sens qu’on peut reconnaître avec Foucault que l’acte parrèsiaste exige du courage. Mais ce qui est peut-être plus important encore, c’est que l’acte lui-même repose sur un droit démocratique. Car comme le dit Foucault, « pour qu’il y ait parrêsia, il faut qu’il y ait démocratie » (p. 143). Pratiquer la parrêsia sous-tend donc un sentiment d’appartenance à une communauté politique et la conscience d’un statut de citoyenneté qui confère une légitimité à l’expression publique de ses opinions. C’est l’acte d’énonciation d’une parole libre et vraie qui produit un sujet politique.

On voit alors s’ouvrir de nouveaux horizons de recherche en socio-anthropologie l’adolescence. À l’École de Strasbourg largement développée autour des écrits de David Le Breton (Lachance, 2012) se présente l’occasion d’examiner les notions de risque, de conduites à risques et de limites sous un nouvel angle. Les pratiques des jeunes en ligne discutées dans cet article évoquent effectivement des dynamiques identitaires et comportementales qui invitent à reconsidérer la conceptualisation de ces termes. Dans la socio-anthropologie de Le Breton, par exemple, la notion de risque est associée à une souffrance morale qui s’exprime par des conduites de mise qui compromettent l’intégrité physique de l’individu. Ainsi interprète-t-on la toxicomanie, la sexualité non protégée, les tentatives de suicide, la violence et les sports extrêmes comme des mises à l’épreuve du corps qui, en flirtant avec le danger et le risque de mortalité, affirment une quête de sens au sein d’un cadre sociétal où les repères collectifs sont devenus individualisés. Au sein de ce cadrage, la limite transgressée par la conduite à risque est corporelle et symbolise le passage à la vie adulte. Dans le cas des vlogueurs, la situation est quelque peu différente. Il y a prise de risque inhérente à une souffrance morale, mais pas seulement ; il y a aussi désir d’être et désir d’être reconnu et accepté. La prise de risque comporte une dimension corporelle puisque le vlogueur se met littéralement en scène dans son texte médiatique, mais la transgression ne compromet pas sa vie d’une part, et, d’autre part, elle offre possiblement une avenue salvatrice. Car si les vlogueurs sont conscients de pouvoir faire la cible d’attaques des internautes, ils courent aussi le risque, positif celui-ci, d’obtenir du soutien, du réconfort, et une sorte de validation et de reconnaissance. Sans compter que la culture jeune sur la plate-forme YouTube comporte plusieurs vedettes jeunes, certaines adolescentes, qui incarnent la popularité et qui constituent une forme de modèles. De plus, la mise en scène et le travail des émotions qui se fait en ligne à travers les vlogues des adolescents sur l’intimidation et dans les interactions médiatisées pourraient mériter des investigations plus poussées. Il n’était pas dans l’objectif de cet article d’en réaliser la proposition, mais au terme de l’analyse, elle paraît pertinente.

Des occasions de fertilisation transdisciplinaires se trouvent aussi du côté de l’étude des sociabilités adolescentes. Dans son ouvrage Grandir entre adolescents, Balleys (2015) a montré que la prise de parole est incontournable au sein des communautés adolescentes, car elle constitue l’un des principaux critères de reconnaissance et de validation de soi au sein des hiérarchies adolescentes : ceux qui ne parlent pas sont systématiquement dévalués et mis à l’écart. Prendre la parole suppose donc des compétences sociales et comporte un important enjeu d’acceptation de soi par les pairs. Le fait que les adolescents prennent la parole dans des espaces publics numériques, grâce à des vlogues mais aussi d’autres formes d’expression, indique l’existence de scènes multiples d’apparition sociale où peuvent se jouer non seulement les relations amicales et amoureuses entre pairs connus, mais aussi, des rapports sociaux avec d’autres pairs citoyens inconnus. Non seulement les jeunes ont-ils maintenant accès à de nouvelles tribunes, mais d’autres publics également, dont les adolescents eux-mêmes. Les médias sociaux concrétisent une nouvelle occasion pour les jeunes de se parler entre eux dans des espaces qu’ils créent pour servir leurs propres besoins et pour apprendre progressivement à développer leur voix publique (Rheingold, 2008).

Conclusion

Cet article a utilisé la méthode du perspectivisme méthodologique (Jeffrey, 2015) afin de proposer un regard différent sur les usages que font les adolescents des outils de communication numérique. Sa préparation a exigé un examen critique des écrits publiés en langue française et anglaise, une comparaison des apports respectifs des approches étique et émique, et l’esquisse de la construction d’un nouvel objet de recherche permettant d’explorer la dimension civique ou politique des sociabilités adolescentes médiatisées. Les résultats de cette démarche analytique amènent à soutenir que la posture émique possède un potentiel heuristique supérieur à la posture étique. L’argument a été étayé en trois étapes. Premièrement, quand la posture étique se tient trop à distance des observations empiriques, elle est susceptible de produire des descriptions déterministes qui ne résistent pas à l’épreuve des faits et qui s’alignent sur une vision dystopique de la technologie. Deuxièmement, des travaux récents ayant adopté une posture émique ont démontré la productivité de cette dernière pour développer une compréhension fine et validée empiriquement de la complexité des rapports quotidiens des adolescents aux outils de communication numérique. Troisièmement, la richesse de ces travaux ouvre de nouveaux horizons de recherche : l’hypothèse de l’émergence de nouveaux codes, conventions et rites apparaît d’un intérêt particulièrement pertinent en socio-anthropologie au regard de l’affirmation citoyenne qui s’observe dans les vlogues des adolescents qui traitent de l’intimidation.

Alors que les frontières du privé et du public se redéfinissent à travers les usages sociaux que font les citoyens des médias numériques (Papacharissi, 2010), et que les jeunes sont à l’avant-plan de cette transformation sociologique (Gallez et Lobet-Maris, 2011 ; Cohen et Kahne, 2012), la socio-anthropologie de l’adolescence a l’occasion de se saisir de nouveaux objets de recherche et d’éclairer de nouvelles pratiques sociales en cours d’évolution (Pascoe, 2012). Cet article a toutefois montré qu’un cadrage discursif environnant pèse sur ce projet en présentant les médias sociaux « au mieux, comme une perte de temps qui isole les jeunes, et au pire, comme le territoire par excellence des prédateurs sexuels et des pactes de suicide contractés à l’insu des parents » (Livingstone, 2008 : 395, traduction libre). À cela s’ajoute une demande d’acteurs institutionnels pour des recherches visant à répondre à des enjeux de gouvernementalité. Il importe donc de souligner que l’approche interprétative et compréhensive sous-tendue par la posture émique préconisée dans cet article ne constitue pas une réponse à cette demande visant l’instrumentalisation du savoir à des fins de gestion des populations juvéniles.

L’état de la recherche fournit des preuves empiriques convaincantes à l’effet que les modes de sociabilité entre pairs adolescents et les processus de construction identitaire et d’autonomisation sont désormais indissociables de leurs usages quotidiens des NTIC (Livingstone, 2008 ; Pascoe, 2012 ; Lachance, 2013 ; Balleys, 2012, 2015). Les nouvelles avenues de recherche qui en découlent ne devraient pas pour autant être suivies aux dépens d’une critique des pratiques commerciales et des tactiques publicitaires des GAFAM –les multinationales Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft–, dont la mission première est la profitabilité (Ramonet, 2015). Mieux comprendre le sens que les adolescents investissent dans leurs usages des médias sociaux ne doit pas se faire dans le déni de la nocivité de certaines pratiques médiatiques ni des dangers inhérents au cyberespace : usurpation d’identité, hameçonnage, harcèlement, cyberviolence, prédation et violences sexuelles, revenge porn, radicalisation idéologique, activités criminelles. Comme l’a si bien souligné Lachance (2013), s’« [i]l importe d’être critique devant ceux qui condamnent les technologies récentes de l’image et de la communication […], [i]l est également important de se méfier d’un discours qui nierait totalement les prises de risque liées à ces mêmes technologies » (p. 175).

 

Notes de bas de page

[1] Source de l’image 1 (à gauche) : site internet d’actualités, le Huffington Post-Section Québec. Article paru le 16 septembre 2015 : http://quebec.huffingtonpost.ca/2015/09/16/les-medias-sociaux-causent-anxiete-depression-et-insomnie-chez-les-adolescents_n_8146594.html. Source de l’image 2 (à droite) : site internet du magazine féminin Marie-Claire, publié en 2013 : http://www.marieclaire.fr/,comment-proteger-nos-ados-des-reseaux-sociaux,697423.asp. Références consultées le 20 mai 2016.

[2] Le texte qui sera discuté loge à l’enseigne de la dystopie sceptique, mais ce n’est pas le cas de l’ensemble de la production de Tisseron. Il s’agit ici d’utiliser un exemple-type pour illustrer une tendance de fond dans la littérature savante, non de caractériser l’œuvre de son auteur.

[3] Dans son ouvrage Virtuel, mon amour. Penser, aimer, souffrir, à l’ère des nouvelles technologies, paru chez Albin Michel en 2016, Tisseron a d’ailleurs développé des thèses qui s’éloignent de la posture dystopique.

[4] J’ai fait le constat d’un tel biais de sélection dans mes travaux antérieurs sur les adolescentes et l’hypersexualisation au Québec (Caron, 2014a). Les psychologues et les sexologues qui dénonçaient le plus vigoureusement ce qu’ils appelaient la sexualisation précoce des filles avaient la conviction d’attirer l’attention sur un problème de société généralisé. Cette conviction émanait de leur pratique professionnelle auprès de jeunes en difficulté et n’était pas supportée par des données statistiques probantes.

[5] Dans l’espace francophone, le courant théorique correspondant est la sociologie des usages. Ce courant a pour prémisse de base que les gens ne « reçoivent » pas passivement les nouveaux objets techniques, mais qu’ils se les approprient de manière créative en les insérant notamment dans des routines quotidiennes. Les concepts d’utilisation et d’usage sont centraux à cette approche théorique. L’utilisation renvoie aux actions accomplies par l’humain grâce à l’objet technique (par ex. l’humain qui utilise un ordinateur ou un téléphone portable pour communiquer ou demander une information). L’usage désigne des appropriations spécifiques et contextualisées, personnelles et collectives. Pour une synthèse rétrospective, consulter Proulx (2015).

[6] Pour un survol, voir le bilan offert par Galland (2011) au chapitre 7.

 

 

Références

Banaji S., Buckingham D., 2013, The civic web. Young people, the Internet, and civic participation, Cambridge, MIT Press.

Balleys C., 2015, Grandir entre adolescents, À l’école et sur internet. Paris, Presses polytechniques et universitaires romandes.

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Remerciements

L’auteure remercie l’Université du Québec en Outaouais pour son soutien financier qui a permis la réalisation de la recherche sur l’engagement civique des adolescents sur YouTube. Sophie Théwissen-LeBlanc a agi comme assistante de recherche pour la collecte de données et le recueil d’observations empiriques préliminaires. L’auteure remercie les évaluateurs anonymes pour leurs commentaires constructifs sur la première version de ce texte.