PUBERTÉ : LA FABRIQUE DES REGARDS

 

Auteure : NICOLETTA DIASIO

Après avoir montré comment la médecine a investi les frontières entre temps de la vie, l’article analyse la construction de la puberté dans la littérature médicale et dans les médias. La précocité, le risque, la sexualisation sont au cœur des représentations contemporaines du passage entre l’enfance et l’adolescence. Ces mises en image et en discours se heurtent aux expériences singulières et sensibles des enfants. Ces derniers, toutefois, incorporent une temporalité genrée, dans des tensions et des contradictions qui font partie du dur labeur de grandir. L’article revient en conclusion sur les implications anthropologiques de la construction concomitante des catégories d’âge, de genre, d’orientation sexuelle et de génération, qui est au cœur de ce passage d’âge.

Mots-clés : âge, genre, corps, puberté, hypersexualisation, passage 

 

Pour citer cet article : 

Diasio, N., "Puberté : la fabrique des regards", Revue de Socio-Anthropologie de l'adolescence [En ligne], no.1, janvier 2017, p.3-20. URL : http://revue-rsaa.com/index.php/les-numeros/numero-1-les-discours-experts/81-1-puberte-la-fabrique-des-regards

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Puberté : la fabrique des regards

 

« Un classement encore, obsédant, celui qui d’octobre à juin hiérarchise de manière visible les corps jusque-là uniformément enfantins. Il y a les petites, aux cuisses menues sous des jupes courtes, avec des barrettes et des rubans dans les cheveux, et les grandes au fond de la classe, souvent les plus âgées. J’épie leur avance physique et vestimentaire, le corsage qui gonfle, les bas pour sortir le dimanche. J’essaie de deviner la présence d’une serviette hygiénique sous la robe […] Leur corps est déjà lui-même une source muette de savoir. […] Dans la classe de septembre, l’inégalité des corps est sans doute celle à laquelle je suis le plus sensible »

(Annie Ernaux, La honte)

 

La puberté et la transition de l’enfance à l’adolescence constituent un analyseur puissant du rapport au corps, à l’âge et au genre. Comme dans toute situation liminaire, l’individu peut expérimenter, par son corps qui change et l’instabilité existentielle qui en dérive, un sentiment de perte d'emprise sur le monde, de fragilité de la présence historique, « le danger que la présence individuelle même se perde en tant que centre de décision et de choix » (De Martino, 1963 : 103). Dans la liminarité, toutefois, se libèrent les pouvoirs de l’informel et s’ouvre l’horizon du changement (Douglas 1966, Turner 1969). Une puissance singulière se déploie faite de désirs, de subversion, de multiplication des forces et des potentialités, d’attentes. Classés par rang comme des papillons, épiant leurs différences physiques, les enfants décrits par Ernaux se saisissent des sources muettes de leur savoir pour les mettre en mots, en actions, en regards : la vulnérabilité se traduit ainsi en connaissance et pouvoir. Autour d’eux, professionnels, parents, représentants des institutions les plus diverses s’efforcent d’accompagner cette transition : le corps pubère fait l’objet d’une surexposition sociale, d’une concentration de regards et de discours et d’un rappel fort aux normes de genre et d’âge.

Ce passage biologique et social soulève alors le défi de penser ensemble la production sociale des âges de la vie et la matérialité biologique d'un corps en transformation[1]. Il constitue une entrée royale pour dépasser l’opposition entre naturalisation et déconstruction, qui traverse les sciences sociales depuis leur fondation (Warnier 2009), ainsi qu’entre les réductionnismes opposés du tout biologique et du tout culturel ou social (Prout 2000). Mais la puberté constitue également un de ces « moments denses » (Vinel 2012) de l’existence individuelle, une de ces transitions qui donnent lieu à une prolifération de discours, de savoirs experts et profanes, de dispositifs d’accompagnement, d’institutions et de pratiques sociales spécifiques. Naissance, puberté, ménopause, fin de vie deviennent des moments de vérité où sont mis à l’épreuve autant la validité des normes sociales, que l’épanouissement et la réussite du sujet.

L’analyse de ces discours montre la manière dont des connaissances sur les âges sociaux sont fabriquées et comment ces productions sont rendues possibles par des relations de pouvoir multiples et diffuses dans l’espace social. Une politique et une ontologie de la puberté se déploient dans un contexte socio-historique déterminé et construisent les conditions de possibilité d’une subjectivité adolescente ou enfantine : « the subject is positioned within particular context and discourses. By taking up discursive practices as their own, individuals are appropriated and, through the same process, become active subjects; they ‘speak’ and act the conditions of their subjection into existence. In becoming active subjects, they ca thus reaffirm already constituted conditions, and they can also act against these conditions, break with them, contradict them and amplify them” (Søndergaard in Kjørholt 2004: 48). Ces productions discursives – savantes ou pas - entrent en résonance, enfin, avec le vécu d’un corps en transformation saisi dans sa matérialité, dans ses aspirations, besoins, affects. L’ethnographie apparaît ainsi comme un outil incontournable pour mettre en miroir les expériences enfantines et les modes de gouvernement qui fournissent un cadre à leur agency. Et si les anthropologies et sociologies du contemporain se sont souvent réparties les champs opposés de la structure et de l’action individuelle, il nous semble important d’œuvrer à une rencontre entre ces dimensions et à une analyse de leurs interactions.

C’est un corps exposé dont il est question ici, qui se construit au croisement de représentations, de pratiques sociales et de vécus matériels. Cette imbrication de niveaux - comme des thèmes musicaux qui se répondent sans se reproduire - est ce qu’Iris Loffeier appelle, en référence à un autre âge de la vie, la vieillesse, une « catégorie d’existence » (2015), à savoir la dynamique entre connaissances et manières d’agir qui transforme un temps de la vie dans un âge social. Aux dimensions analysées par Loffeier – les savoirs, les normes, les pratiques professionnelles - nous ajoutons ici l’expérience des principaux acteurs concernés, les jeunes adolescents, leur réflexivité, la distance qu’ils introduisent par rapport aux discours produits sur eux, grâce à et non pas malgré, leur corporéité. L’entrée – une parmi d’autres possibles - sera donnée par le débat sur la puberté et par son vécu par les enfants des deux sexes. L’article présente les résultats d’une recherche « Expériences du corps et passage d’âge : le cas des 9-13 ans en France et en Italie », menée entre 2010 et le début de 2014 en Alsace, Lorraine et Vénétie[2]. Nous avons analysé la manière dont les enfants se représentent et vivent les transformations corporelles entre 9 et 13 ans, ainsi que la façon dont les adultes qui les entourent appréhendent et accompagnent ce temps de la vie. Pendant 4 ans ont été effectués des observations du quotidien familial et scolaire en milieu urbain et rural de 69 enfants, des entretiens individuels et collectifs avec eux, ainsi qu’avec leurs parents, des professionnels de santé et de l’éducation et de l’animation, l’analyse des règlements scolaires, de la littérature médicale, de la presse appelée enfantine et féminine[3].

Après avoir traité brièvement de la manière dont la médecine a investi une réflexion sur les frontières entre temps de la vie, je montrerai comment la précocité pubertaire est construite dans la littérature médicale et vulgarisée dans les médias en agençant âge et genre, à quel point enfin cette temporalité genrée est incorporée par les enfants dans des tensions et des contradictions qui font partie du dur labeur de grandir. En conclusion, je reviendrai sur les implications anthropologiques de cette construction concomitante des catégories d’âge, de genre et d’orientation sexuelle.

 

Le regard médical : transformation des corps et maîtrise de l’incertitude

 

De nombreux travaux anthropologiques et sociologiques ont pointé la question de l’incomplétude des corps (Shilling 1993, Remotti 2003), de la fluidité de leurs transformations, du caractère social et historique des seuils entre la vie et la mort, entre les sexes, entre les âges de la vie. En Europe, le rôle de la science, et de la médecine en particulier, dans la construction d'un discours de vérité sur le corps et, par-là, d'une réalité sociale légitimée par sa naturalisation, a été souligné par de nombreux chercheurs (Canguilhem 1943, Gilman 1985, Jordanova 1999). Les premiers travaux de Michel Foucault ont été centraux dans la compréhension de ce processus. Par la notion d'épistémè (1966) il articule les conditions de possibilité et de 'pensabilité' d'un savoir à la mise en place de dispositifs institutionnels et à l'élaboration de connaissances qui produisent de nouveaux objets d'étude. Mais Foucault (1969) a aussi eu le mérite de montrer à quel point la médecine a acquis, à partir de la fin du XVIIIe siècle, une valeur ontologique dans les sociétés européennes : elle est censée montrer à l'homme le visage de sa propre finitude, tout en s'affirmant comme un dispositif technique de salut ; elle inscrit chacun de nous dans une histoire singulière, matérielle, mesurable, tout en légitimant les codes collectifs de la normalité et des convenances.

Il s'agit, par ces connaissances, de donner des contours à l'incertain et le gouverner. C’est ainsi qu’à partir du XIX siècle qu’un ensemble de savoirs relevant de la médecine, de la statistique et des études de population ont contribué à stabiliser la mutabilité du corps telle qu’elle s’exprime dans deux domaines : celui des changements qui interviennent tout au long de la vie participant de la création d’identités incorporées liées à un âge social et celui des modifications liées à des altérations de la santé. Dans les deux cas, ce qui a été en question a été la possibilité de rendre ces variations mesurables, intelligibles, objectivables et prédictibles. Comme le montre David Armstrong, une des conséquences de ces savoirs est celui de produire un concept de « corps sain » qui privilégie la stabilité (1983). Dans son ouvrage Political anatomy of the body, il identifie quatre domaines dans lesquels s’est manifesté un souci de normalisation de corps instables : la pédiatrie, la psychiatrie, la médecine de base, la gériatrie. Il s’agit, par ces savoirs, de baliser le processus de changement dans les corps, surtout pendant la jeunesse et le vieillissement, et ces instabilités qui les rendent difficiles à catégoriser comme "sains", "normaux" ou "naturels". Cette préoccupation conduit à déplacer le regard médical de l’enfant malade à l’enfant normal et à tenter l’identification de critères pour définir cette normalité, afin de circonscrire des régularités temporelles, d’anticiper des soins et de transformer le futur par le changement des comportements de santé dans le présent.

De la même manière, dans son travail sur The management of normality (1990) et sur le rapport entre médecine, risque et assurances, Abraham De Swaan trace un continuum entre ce qu’il définit des « corps instables » dont il devient important de prévoir l’évolution : les malades psychiatriques, les malades chroniques, les personnes âgées et les jeunes. Cette sensibilité, qui se développe tout au long de la modernité avancée, modifie le rapport au corps et aux transformations qui interviennent avec l’âge: « The body’s ageing process, whether in childhood or in the later life, has become, in itself, problematic during the course of the 20th century in western societies (…) the instability of ageing body, coupled with a decline in childhood mortality and increasing life expectancy, has worked to blur biomedicine’s normal division between natural and pathological bodily change. And, in so doing, it has produced a range of new uncertainties about the life course as lived” (James and Hockey 2007: 143).

La médecine de surveillance et les sciences du développement vont permettre de conjurer cette incertitude par une conception du processus de grandir en tant que succession régulière et universelle de stades (Turmel 2008). Ce sera donc sur les frontières entre les âges que, progressivement, les regards vont s’arrêter, comme des lieux de mise à l’épreuve d’une vision du temps  linéaire, progressif, téléologique. Les transitions, les sauts entre les étapes, les discontinuités temporelles, les anticipations ou les retards deviennent problématiques et demandent d’être questionnés et surveillés. Les distinctions vont se faire de plus en plus fines et, de ce fait, de plus en plus complexes, comme le montre la tentative du psychologue Reuven Kohen-Raz (1971) de définir à travers des critères objectifs et mesurables les seuils entre « early puberty », « puberty » et « preadolescence ». Et plus on essaye de cerner des critères physiologiques et psychologiques universels du développement, plus on se heurte à des variations, des nuances, des idiosyncrasies, des fluctuations temporelles qui troublent les démarcations instituées, les catégorisations établies et soulèvent de nouvelles incertitudes.

Nous retrouvons, à propos des seuils entre les âges, ce que Fausto-Sterling affirme sur la distinction de sexe : « Nos corps sont trop complexes pour offrir des réponses claires et nettes sur la différence sexuelle. Plus nous cherchons une base physiologique simple au « sexe », plus il devient évident que le « sexe » n’est pas une pure catégorie physique. Les signaux et les fonctions corporels que nous définissons comme masculins et féminins sont déjà pris dans nos idées sur le genre » (Fausto-Sterling 2012 : 21). Transformation des corps, inscription dans un âge et rappel à la bi-catégorisation de sexe entretiennent alors des relations serrées. Passer le gué devient une opération dense de questionnements : savoir si c’est « le bon moment », si on est déjà un ou une adolescent-e revient à s’interroger sur son inscription dans une identité genrée.

 

Un corps exposé

Dans un tableau d’Edvard Munch de 1894-1895, Puberté, une jeune fille assise sur un lit couvre fermement son corps de ses deux longs bras maigres et longs. Comme cloué par un regard extérieur, ce corps est posé sur le bord d’un lit, son volume, néanmoins, n’efface pas un sentiment d’instabilité, de provisoire : la chevelure abondante et dénouée, l’ébauche de poitrine naissante, les hanches larges décrivent de manière naturaliste une jeune fille sur le pas de l’âge. Mais la proportion entre les membres, ces longues mains et ces longs pieds qui allongent la figure, le balayage des couleurs, l’ombre qui amplifie le regard noir de la fillette et domine sur la masse compacte et claire qui se détache du fond sombre, font émerger un halo d’inquiétude et éclore un autre regard qui, de l’intérieur, s’ouvre ébahi sur la réalité extérieure. Ce double regard, externe et interne, ce corps exposé et cette intimité protégée nous rappellent que l’inquiétude autour de la puberté n’est pas une nouveauté, qu’elle a été longtemps déclinée au féminin et qu’elle se nourrit de la tension entre mise en image publique et expérience privée.

L’ombre qui plane sur la puberté contemporaine porte trois noms - précocité, risque, sexualisation - trois questions qui constituent le noyau ontologique de la transition contemporaine de l’enfance à l’adolescence. Cette ontologie de la préadolescence se construit à la croisée de catégorisations scientifiques, d’images médiatiques, d’alarmes relayées sur la toile, de discours professionnels[4]. Par une analyse de la littérature scientifique produite entre 1997 et 2002 et des bases de données médicales entre 2005 et 2010, Cozzi et Vinel (2015) ont montré l’indissociabilité de ces trois préoccupations et notamment l’émergence d’une rhétorique de la précocité déclinée au genre féminin. Car, si nous assistons à une baisse de l’âge à la puberté après la Deuxième Guerre Mondiale, grâce à l’amélioration des conditions de vie et nutritionnelles (INSERM 2007), l’analyse des travaux épidémiologiques et médicaux montre des données contrastantes, construites à partir de populations hétérogènes, qui ne permettent pas de confirmer cette tendance à la précocité[5]. Dans ces travaux, en outre, les indicateurs associant précocité et féminité sont rehaussés à différence de ceux qui minimisent l’anticipation de l’adolescence ou qui montrent une temporalité de développement analogue entre filles et garçons. Analysant ces données très finement, Virginie Vinel (2014) montre que à quel point des critères comme la mue de la voix, la première masturbation, le pic de croissance côté masculin, reconstruits rétrospectivement à partir des souvenirs des interviewés, sont opposés à l’avènement des premières règles côté féminins. Or, non seulement la première masturbation n’est pas prise en compte pour les filles et l’augmentation du volume de la verge et des testicules n’est pas considérée pour les garçons, mais ces indicateurs amplifient l’écart temporel et le vécu du développement des enfants des deux sexes. Entre la ménarche et la mue de la voix, l’écart de l’âge moyen à la puberté entre filles et garçons est d’environ deux ans. Par contre, si on change de critères, en adoptant les stades de l’échelle de Marshall et Tanner (1969, 1970) qui compare par exemple le début du développement mammaire et celui de l’augmentation du volume testiculaire, nous retrouvons plus de similitudes que de différences entre filles et garçons dans le rythme des changements corporels[6]. Les critères choisis jouent dans le sens d’une mise en valeur de la bi-catégorisation de sexe, alors que les proximités ne sont pas relevées. Ces travaux montrent enfin, une progressive focalisation sur le développement des seins des jeunes filles, alors que l’apparition des signes sexuels secondaires ne s’accompagne pas, selon les endocrinologues, du développement de l’appareil de reproduction. « Cette focalisation sur la poitrine, spécialement des filles afro-américaines, renvoie au signifié érotique de la poitrine dans nos sociétés et à des stéréotypes croisant genre, couleur de la peau et âge. […] Le revers de cette focale est la peur de l’érotisation précoce des filles, qui suscite des rapports gouvernementaux et engendre nombre d’inquiétudes parentales en enfantines qui se retrouvent dans les cabinets des endocrinologues ou des pédiatres » (Vinel 2014 : 71)[7].

En effet, ce savoir extrêmement complexe, qui n’est pas stabilisé, est repris par une vaste littérature, souvent fondée sur une méthodologie qui est loin d’être rigoureuse et qui lie la précocité du développement pubertaire aux risques de problèmes psycho-sociaux pendant l’adolescence : entrée précoce dans la sexualité active, grossesses, diffusion d’infections sexuellement transmissibles, entrée précoce dans une "carrière" de délinquant ou, pour les filles, le risque de fréquenter des garçons délinquants, avec tous les stéréotypes sexistes qui y sont associés, sans considérer la plus forte incidence de dépression, suicide, dépendances de l’alcool, du tabac et d’autres substances. Toutefois, un décalage important existe entre les discours véhiculés par la littérature scientifique, professionnelle, de vulgarisation et l’expérience des médecins rencontrés qui, très rarement dans leur carrière ont eu à faire à des pubertés précoces (Diasio à paraître).

L’alarme s’amplifie dans la médiatisation et la vulgarisation. La simplification des résultats, le silence sur la diversité des contextes et des populations examinés, l’absence de prise en compte des spécialités médicales qui construisent des objets scientifiques différents, selon des échelles et des objectifs différents (cf. l’épidémiologie ou la pédiatrie) contribuent à accroître cette inquiétude. Si la précocité pubertaire semble toucher le 2,5% des enfants des deux sexes, tout comme son opposé, le retard pubertaire (Coutant 2010)[8], c’est surtout la première à susciter l’attention des médias, par la construction d’un discours genré et sexué, où la précocité altère les rythme de la vie sexuelle et reproductive et expose le corps précocement éclos de la fille au désir adulte. La question de la puberté précoce s’agence alors à une autre préoccupation qui émerge dans les années 2000, l’hypersexualisation des filles, qui produit une vaste production de discours journalistiques et savants. Ces articles de langue française, produits surtout au Québec et en Belgique, tout en dénonçant la surérotisation précoce du corps féminin, finissent par la reproduire et enfermer « les filles » dans une catégorie – celle des Lolitas actuelles ou potentielles - qui ne correspond pas à leur expérience quotidienne et reflète plutôt un « idéal défini par et pour les adultes » (Liotard et Jamain-Samson en 2011 : 52)[9]. Quelques titres en témoignent : 8 ans et déjà pubère, (Marie-Claire, août 2014), Montpellier: nouvelle alerte à la puberté précoce (Midi libre, 2/5/2014), Hypersexualisation des fillettes : quelles solutions ? (L’Express mars 2012), Pubertés précoces : à 8 ans c’est possibles ? (Top santé octobre 2012), Alerte aux pubertés précoces (Le Point, 9/8/2012), Petites filles écloses avant l’âge. L’entrée en puberté de plus en plus précoce n’est pas exempte de risques psychologiques (Le Monde 21/22 novembre 2010), Rouge à lèvres, régime et séduction: les petites fées deviennent des lolitas (Repubblica 22/9/2009).Ces textes sont souvent assortis de photographies, comme celles parues dans Vogue en 2010, présentant de fillettes en poses séductrices et en attitudes de « nymphettes »[10].

Or, l’usage des enfants pour charmer et séduire n’est pas récent. Des Jézabel de l’époque coloniale aux figures alanguies d’adolescentes photographiées par Hamilton, de Brooke Shields aux Spice Girls, l’imaginaire de la culture populaire de masse se nourrit de ces figures qui exploitent le corps féminin, associent enfance et sexualité et œuvrent à la diffusion marchande de produits, qui par ailleurs sont envisagés comme moralement inappropriés (Bouchard, Bouchard et Boily 2006, Russel et Tyler 2005). La construction politique et sociale de ces figures érotisées a une longue histoire qui se rattache à une production d’altérité où s’articulent des assignations de genre, classe, d’ethnicité (Walkerdine 1998, Dorlin 2006). Néanmoins, ce que nous souhaitons pointer ici est un empilement de contradictions riche de sens pour un anthropologue. Il y a tout d’abord des décalages entre le visuel et le rédactionnel. Ainsi dans l’article paru sur Marie-Claire en août 2014, le contenu rédactionnel est beaucoup plus nuancé et prudent que ne laisse paraître le titre ; la focale n’est pas que sur les filles, on fait référence à des problèmes de micro-pénis chez les garçons ; des questions sociales et environnementales sont évoquées nuançant la coloration psychologique de nombreux titres. Toutefois, la photographie d’une fillette de 7 ou 8 ans, rouge à lèvre et énormes lunettes de soleil, simplifie le message et le subsume derrière l’image d’une sexualisation précoce du corps féminin, selon une stratégie de communication « d’accroche » déjà pointée par Hoggart en 1957. D’autres confusions relevées concernent celles entre puberté précoce et puberté anticipée[11], ou encore entre l’avènement des premières règles et celle des caractères sexuels secondaires, comme le développement des seins ou de la pilosité. Une autre association arbitraire souvent présente dans les médias est celle entre apparition des premières menstruations et entrée dans la sexualité active, car si une légère anticipation physiologique de la ménarche peut être observée, l’âge au premier rapport sexuel en France reste plutôt stable depuis les années 1970[12]. Et enfin on ne distingue pas entre des pratiques d’exploration, de rapprochement et de connaissance de soi et de l’autre, et l’entrée dans une sexualité génitale active : d’après les données de l’INPES, le premier baiser aurait lieu entre 14 et 15 ans, à savoir trois ans avant le premier rapport sexuel.

De par les registres contradictoires et les associations inopinées, ces productions discursives produisent une circulation d’inquiétudes où se côtoient l’alarme sur les pubertés précoces, la dénonciation de stéréotypes sexuels et sexistes, la marchandisation du corps adolescent dans les médias ou le commerce, l’hypersexualisation des jeunes filles, les craintes d’entrée précoce dans la sexualité, la tentation de faire des enfants des adultes en miniature. Loin de constituer un frein cognitif, ces amalgames discursifs marchent : chaque thème pris isolément fait sens et vient confirmer ce qui est démenti par ailleurs. La puberté précoce doublée par l’hypersexualisation des filles constitue un concentré des préoccupations contemporaines : elle donne lieu à des débats enflammés, passionnels, qui dévoilent la sacralisation contemporaine de l’enfance ; elle révèle une appréhension généralisée sur les frontières entre les âges ; elle soulève l’hypothèse d’un brouillage des générations ; elle concerne essentiellement les filles, leur corps, leur sexualité. Malgré une conception culturelle contemporaine occidentale du passage à l’âge adulte qui accorde aux jeunes, ici aux filles, l’accession à la sexualité érotique mais pas à la sexualité reproductive (Moisseef, 2010), nous sommes dans la continuité d’un discours savant sur la fécondité et la reproduction qui, depuis le 19ème siècle, a plutôt porté sur les organes féminins, envisagés comme potentiellement morbides (Magli 1982; Martin 1987). La puberté des filles demande une surveillance publique particulière qui garantisse, via les règles, la bonne maîtrise de la capacité reproductive, quand bien même par la contraception et la planification des naissances. On y retrouve également à l’œuvre ce dispositif de sexualité qui a constitué une incitation politique, économique, technique à parler du sexe (Foucault 1976), à l’analyser, à le classer, le spécifier, à travers deux discours centrés respectivement sur le sujet et sur la population. La fille précoce, érotisée, scandaleuse met en question nombre de frontières qui détaillent et définissent les bons usages de la sexualité. Toutefois, un décalage existe entre ces corps exhibés et l’expérience concrète des enfants de 9 à 13 ans. Comme affirme Caroline Caron à partir de son terrain auprès de filles québécoises sur les tenues vestimentaires à l’école et l’hypersexualisation, « ces corps se sont trouvés au centre de la controverse, alors que les voix des sujets sociaux incriminés se sont avérées, pour leur part, inaudibles » (2012 : 123).

 

L’expérience de la puberté entre discrétion et visibilité

Face aux représentations et aux figures de la fille pubère que nous avons décrit, le terrain auprès des enfants montre un décalage important et une grande diversité des expériences individuelles : les marqueurs choisis pour désigner les changements corporels, les temporalités de leur manifestation, l’inadéquation des catégories adultes, comme celle de développement, nous mettent face à une grande diversité de trajectoires dans la transition de l’enfance à l’adolescence[13]. Peu d’enfants évoquent la puberté spontanément, seulement après 11 ans et surtout pour définir des désagréments liés à la croissance où le physique n’est jamais disjoint du psychologique et du social. Puberté c’est « le corps qui change et la crise d’adolescence » (Tom 13 ans), « être majeur, les poils qui poussent, les boutons d’acné » (Ibanez 11 ans), « la puberté c’est la responsabilité (…) payer son loyer et tout », (Louis, 13 ans, tchétchène demandeur d’asile).

A différence d’un discours public très axé sur la visibilité des caractères sexuels secondaires, sur le développement des potentialités génésiques et sur la distinction des identités dites sexuées, les enfants décrivent, dans les entretiens individuels, des expériences moins définissables, plus fluctuantes et moins clivées entre le féminin et le masculin[14]. Plus que les premières règles ou la transformation des organes génitaux, les signes cités plus fréquemment sont les mêmes pour les enfants des deux sexes : l’odeur, la pilosité, la forme du visage, la taille, les mouvements consentis ou entravés par la nouvelle morphologie corporelle (passer entre le lit et la commode par exemple), les forces qui se développent. Les différences physiques constituent des ressources identitaires, elles amènent l’enfant à définir et à inscrire constamment sa position et celle des autres dans une pluralité de transitions : par exemple pour Anna, l’entrée au collège correspond à l’achat du premier soutien-gorge, pour d’autres ce sera plutôt la taille qui permet d’accéder à des attractions interdites aux plus petits. Le regard est affiné par de nouvelles sensations, les changements physiques ne sont pas séparables du cadre où on évolue. Corps et culture matérielle sont enlacés dans la construction de soi, les objets produisent des sujets par des actions sensori-motrices, par ce qu’ils consentent de faire, avant même que par le référent à des marques ou à des produits « à la mode ». Il en est ainsi de la nouvelle corporéité produite par le port de serviettes hygiéniques : ne pas marcher à jambes larges, effacer les traces des serviettes sous les vêtements, s’initier progressivement à l’usage des tampons pour se baigner. Cette matérialité physique demande un savoir-faire lentement acquis, une manière de se heurter aux choses, d’en porter l’empreinte sur le corps, qui comporte sa part d’instabilité et d’incertitude : « savoir passer avec élégance entre les angles saillants et les occasions est une danse qui s’apprend avec douleur » (La Cecla, 1996 : 8).

Dans cet apprentissage, gaucheries et hésitations sont exposées au regard des autres et le travail réflexifs que les jeunes sont amenés à faire est la progressive acquisition d’une « naturalité » qui est tout sauf naturelle et spontanée, et qui se donne à voir par l’adoption de conduites conformes à l’âge et au genre. Il n’est pas étonnant alors que nos interlocuteurs s’arrêtent moins sur le concept de développement physique que sur ce que ces changements impliquent en termes de contrôle et de gouvernement : grandir renvoie à maîtriser son corps, contenir ses débordements, savoir choisir, « décider à quoi on ressemble ». Ce qui est en jeu est alors ce que Plessner appelle « le processus d’institution d’un corps » (2008 : 71). En distinguant entre corps vivant (Leib) et corps physique (Körper), Plessner différencie le corps vécu, empathique, ressenti et agi dans plénitude vitale et l’objet physique et anatomique, tel celui que le chirurgien voit sur la table d’opération. Le lien inextricable entre Leib et Körper, le conflit toujours irrésolu qui en dérive, ainsi que le mouvement entre subjectivation et objectivation, sont constitutifs du rapport que les humains entretiennent à leur corporéité. Cette dernière « n’est pas simplement être, mais également et toujours avoir un corps, il s’agit des conduites d’incorporation […] envers soi-même et ses propres ‘objets’ qui s’accomplissent par des actions, par le langage et le donner forme » (Plessner 2008 : 87). Ce double mouvement de distanciation et d’enchevêtrement entre corps vivant et corps physique permet à chaque individu d'avoir conscience de soi, de connaître le monde sensible et d’instituer un rapport toujours renouvelé à sa corporéité. Il nous semble que la puberté constitue un moment d’élection pour étudier cette tension : on y voit à l’œuvre ce travail de recomposition entre un vécu et une sensorialité qui subectivent et une réification qui opère et objective par le jeu des regards et des discours extérieurs.

Si la parole est peu aisée sur l’expérience de la puberté (Vinel, à paraître), l’émergence d’une nouvelle pudeur tend à soustraire le corps aux regards des autres et à engendrer un nouveau quant-à-soi. Pudeur des enfants, mais également des membres de la famille, des enseignants, des professionnels de santé qui partagent le sentiment d’une nouvelle sensibilité et d’un corps intouchable par les remous qu’il suscite. Corps frôlés, esquivés, voilés, un « jeu subtil du montré-caché » (Voléry à paraître) invitent au respect de son intimité, à la prise en charge de soi et à la construction d’un sujet réflexif et "authentique" qui sait manipuler les codes et les convenances sociales, tout comme les frontières qui donnent accès – ou pas – à cette nouvelle corporéité (adultes, petits copains, autres ami-e-s). Paradoxalement, ce corps privé est également un corps surexposé et une maladresse commise sur le terrain m’a amenée à m’en rendre compte plus clairement. Comme transcrit dans le journal de terrain du 30 octobre 2011, « Sophie (13 ans) me raconte que Helena est devenue « un monstre ». Elle est petite avec des « énormes seins ». Sans vouloir, mon regard tombe sur sa propre poitrine. Elle la couvre de ses deux mains en s’écriant, avec un ton qui voudrait être rigolo, mais qui ne l’est vraiment pas : ‘Eh ne me regarde pas, ça me gêne !’ » (30 octobre 2011)[15]. Cet impair m’a conduit à une plus grande prudence dans mes propres regards et mes interactions avec la jeune fille qui a été mon interlocutrice. Toutefois, il m’a permis de voir à quel point des regards multiples s’exercent autant de manière horizontale, entre pairs, que verticale, suivant les relations entre sœurs/frères aînés, parents, autres membres de la famille élargie, enseignants, médecins.

Les regards échangés dans les espaces publics, dans la cour, la classe, en séance de sport, entre copains et copines soupèsent et évaluent autant des marqueurs liés à l’âge, que des inscriptions dans l’ordre du genre. Ces marqueurs sont très variables et leur mobilisation se fait de manière différente selon le contexte d’exposition : dans l’espace public et scolaire le rappel à l’appartenance genrée est plus fort, alors que dans les espaces privés et domestiques, on assiste à des expérimentations, à des renversements des rôles et des activités sexuées qui lézardent la répartition nette entre activités de filles et de garçons. En revanche, dans les discours adultes, tels qu’ils sont recueillis par les interviewers ou reportés par les enfants, des effets de visibilité et d'accréditation différentiels (Voléry 2015) sont attribués aux changements corporels masculins et féminins. La sur-érotisation du corps des jeunes filles (souvent démentie par les observations) peut être associée à des mises en scène du corps masculin plus centrées sur la taille, la carrure ou la force. Des encouragements à observer l’apparition de caractères sexuels secondaires – la poussée des seins par exemple – ou à adopter des conduites conformes à son genre (porter un soutien-gorge, mettre du déodorant à cause des hormones masculines qui « odorent » la pièce, choisir des vêtements un peu plus « féminins ») sont racontés comme une manière d’assigner le jeune dans un temps de la vie et dans des rôles genrés. Le passage d'âge se construit ainsi dans une tension entre richesse et fluidité de l'expérience corporelle et un processus de reconnaissance de la part d'autrui donnant lieu à de nouvelles catégorisations, à un autre bornage du réel : ainsi, ces mêmes parents qui sapent les oppositions stéréotypées entre comportements 'masculins' et 'féminins', décrivent, à d'autres moments, le processus de grandir de leur enfant comme 'devenir un petit homme' ou 'une petite femme'. C'est l'agencement de l'âge social et du genre qui donne visibilité aux transformations physiques, qui les rend intelligibles et leur donne sens.

Chez les garçons, les inquiétudes autour du grandir trouvent peu d’espace d’expression et de formulation : les parents, comme les médecins ou les enseignants, considèrent que des changements comme les poils qui poussent, la forme du sexe, la taille des testicules, les premières éjaculations relèvent de l’intimité d’un corps sexuel dont il est indiscret de s’occuper. Cette injonction à afficher le nouveau corps, sans en parler, constitue également un défi au sein du groupe de pairs, comme affirme Julien, 13 ans : « Les gars, c’est plus caché, on fait plus gaffe et on ne veut pas que les autres voient ce qu’on ressent à ce niveau-là, mais ça n’empêche pas qu’on souffre aussi et que, qu’on a super peur du regard des autres, ça nous fait souffrir parfois (…) le truc c’est qu’il faut pas que ça se voit, parce que sinon tu te fais traiter de tapette si tu commences vraiment à montrer que tu fais attention ». Dans ce système de doubles contraintes, il est important de prendre soin de soi sans excéder, au risque de commentaires sur son orientation sexuelle. Cette identité masculine fragile se construit par opposition à l’autre radical qu’est la féminité, dont il faut récuser les qualités et les caractéristiques, même fantasmées (Jeffrey 2012). Le regard s’érige en juge, mais la parole se libère surtout dans le cadre d’échanges protégées par l’anonymat consenti par les réseaux numériques, comme l’attestent des inquiétudes formulées par des garçons de 13 à 14 ans sur le site Info-Ados d’un hôpital strasbourgeois, autour de la taille du pénis, de l’éjaculation, du développement de la musculature. Ce corps masculin semble exposé au risque d’un défaut de visibilité : les t-shirts larges, les coiffures élaborées, sacs et chaussures vont dans le sens d’une recherche de volume, de forme et de présence au monde qui doit dissiper la hantise de « rester gamin ». La temporalité de grandir au masculin semble alors aller dans le sens d’un passage à l’âge d’homme projeté dans un futur qui se dérobe.

Côté filles, en revanche, le corps semble constamment exposé à ses débordements et à sa sur-exhibition. Les regards des pairs et des adultes s’évertuent à chercher les signes de la discrétion et de la mesure, dans une crainte de féminité exacerbée associée à des conduites de séduction (cf. également Mardon 2010). Nous n’avons pas rencontré de « Lolita lisant des mangas dans des t-shirt Hello Kitty » pour reprendre le titre ironique d’un article de Nouhet-Roseman (2006), mais plutôt des jeunes filles craignant un jugement moral venant des adultes, comme des pairs. Prendre soin de soi, mais pas trop, être féminine sans être vulgaire, savoir quelle est le bon moment pour les talons ou le maquillage : toute une rhétorique de la bienséance orchestre une multiplicité de référentiels, qui définissent ce qui est consenti selon l’âge et les situations sociales. Par exemple dans l’accès à des parfums qui ne soient plus les senteurs enfantines, les garçons parlent de manière indifférenciée d’un parfum "d’homme" alors que « pour les filles l’accès aux fragrances féminines est plus complexe, car il suppose l’apprentissage d’un savoir de discernement permettant d’identifier la bonne nuance entre des senteurs d’enfant et des parfums qui font « femme ». Le refus de parfums décrits comme ‘lourds, capiteux, musqués’ qui implicitement renvoient à la séduction et à la sensualité, évoquent sans ambiguïté le refus de cet odor di femmina dont les Don Giovanni sont à l’affût » (Diasio 2015 : 671).

Le maquillage est exemplaire de ce processus de négociations et d’accommodements, très lointain des images vulgarisées dans les médias de fillettes érotisées, aux lèvres rouges sang et aux paupières lourdes cachées derrière des épaisses lunettes de soleil. Parmi les filles que nous avons rencontrées, nous avons relevé une utilisation très progressive qui part du gloss, du mascara, du vernis à ongles pour progressivement intégrer le crayon et les fards à paupières dans le cas d’occasions spéciales (fêtes, vacances, week-end) en famille ou entre copines, et, seulement ensuite, donner lieu à des sorties dans l’espace public. Le recours au maquillage est très contrôlé, même entre filles, et soumis à la crainte du regard enseignant. Souvent les expérimentations ont lieu dans la chambre, loin des regards parentaux et les sorties publiques sont savamment maîtrisées, comme l’évoque Salomé, 11 ans, Haut-Rhin, qui a emprunté le maquillage de sa mère : « Je voulais en mettre une fois, mais avant que je parte, mes parents m'ont vu ! Alors j'ai dû aller l'enlever ! Mais je n'en mets pas pour aller à l'école ! ». Aux regards des uns, peuvent s’ensuivre les esquives des autres pour laisser cours à de rares pratiques transgressives, comme celle de Marion (11 ans, petite ville du Bas-Rhin) qui garde, dans une boîte Diddl sur sa commode, du maquillage formellement interdit par les parents, mais emmené et appliqué dans les toilettes du collège. Toutefois, un extrait de mon journal de terrain montre le décalage qu’il peut y avoir entre des représentations adultes et l’expérience des enfants. Il s’agit d’une participation observante toujours avec Sophie.

« Nous sortons plus tard que prévu, arrivées en ville nous nous rendons compte que tout ferme et que le mieux est d'entrer dans les grands magasins et essayer des vernis à ongles. « Ça s'est ma passion !», elle dit. On essaye les Sinful Color, Sophie aime surtout les vernis aux nuances métalliques, nous commençons à essayer sur nos ongles différentes couleurs. Face au bac où s'entassent pêle-mêle les petits flacons de vernis, j'ai comme un flash : j'ai l'impression de travailler à la fun-food[16]. Mettre les mains dans le bac à vernis c'est comme se faire chatouiller les doigts par les Smarties. On joue avec les couleurs, avec les flacons, avec les miniatures du maquillage, l'exhibition de vernis à ongles semble une exhibition de bonbons. Et en effet, la confirmation arrive rapidement. Face aux flacons bien alignés de Bourgeois, Sophie dit « pas ceux-là, ceux-là sont pour les femmes, pas pour les enfants », même si, de mon point de vue, les couleurs sont similaires et très flashy. Manquent les vernis qui ont des nuances métalliques, mais ce qui change est la mise en scène, pas ‘fun’ du tout. Donc nous sommes en plein dans une logique du ludique et pas de la séduction, c’est comme jouer avec des couleurs à eau, avec les bonbons, les formes colorées, et c'est ce point qu'il me semble échapper aux adultes, qui voient les couleurs, mais pas les gestes qui vont avec » (4 juillet 2011).

Cette distance entre une surface saisie visuellement et une autre sensorialité suscitée par les gestes et la matière, traduit bien la dynamique de l’incorporation. Cette distance prend parfois le chemin des joutes verbales, comme celle entre Rossella, 13 ans, et sa mère : « maman ne veut pas que je mette du vernis rouge ou bordeaux, je dis que ça fait femme, elle crie que ça fait prostituée ». Nous ne voulons pas pour autant nier que les filles soient conscientes de leur capacité de séduction, qu’elles la testent ou qu’elles expérimentent les limites du permis, prescrit et interdit. Nous ne souhaitons pas non plus les astreindre à une naïveté et à une innocence qui ont longtemps nourri la rhétorique de l’enfance. Néanmoins, nous souhaitons pointer l’ambiguïté qui peut relever de l’intériorisation du double modèle de l’enfant innocente et de l’adolescente séductrice, et de la tension entre « érotique » et « chaste » qui a été relevée dans d’autres recherches analogues (Rysst 2010). Il s’agit aussi de souligner le clivage entre les catégorisations et interroger enfin les conséquences d’un regard des adultes sur des « préadolescentes » parfois grandes, formées, ou encore en quête de leur propre manière d’exprimer une appartenance de genre. La diffusion d’un discours sur l’hypersexualisation des filles intensifie ces regards, alimente des malentendus et multiplie la crainte de stigmatisation, comme en témoigne une infirmière scolaire : « On a une jeune fille, que l'on a là, qui est en cinquième et puis bon, on dirait qu'elle a 17, 18 ans hein. Elle est très grande… en plus, elle est assez forte hein.... elle le vit mal parce qu'en fait, du fait de... de sa corpulence, du fait de sa taille, comme elle a...on la dirait presque adulte déjà. Elle disait que finalement on la prenait... […]Parce que quand on la voit, on... on lui demande beaucoup plus, qu'à une gamine de 12 ans, quoi. Donc elle le vit aussi très mal parce qu’elle, elle est une petite fille mais elle n'a rien d'une petite fille quand on la voit ».

L’intériorisation d’un regard extérieur ne se départ pas, dans l’expérience des jeunes adolescents, d’une volonté de résister aux images construites sur soi. Des éléments de revendication ou de résistance apparaissent par le rejet d’assignations obligées, le refus d’identifier l’adolescence à la crise et au conflit, ou enfin l’émergence d’un discours fondé sur la quête d’authenticité et le souci d’être soi, indépendamment de l’âge, du genre, de l’orientation sexuelle : « on n’est pas tous pareils » (Chloé 14 ans), « ce n’est pas à 14 ans que tu es une femme parce que tu as tes règles » (Romane 14 ans), « je ne suis pas comme les autres » (John 14 ans). En lien avec les résultats d’une recherche britannique menée auprès d’enfants d’11 à 16 ans, « young people can be seen, and can see themselves as ‘unfinished’, simultaneously in both modernist narratives of development, and post or late modern narratives of self-improvement and choice. But running through their moral discourse of the body are themes of natural and unnatural, choice and authenticity » (Thomson et alii, 2001: 159). Les jeunes que nous avons rencontrés semblent alors pris dans une injonction paradoxale: d’une part ils sont enjoints à être soi, suivant la norme sociale dominante de l’affirmation individuelle et de l’autonomie, en même temps les regards portés sur eux les renvoient à des modèles très puissants d’identification à un âge et à un genre, qui verrouillent la fluidité et la diversité des transitions qu’ils expérimentent au quotidien.

 

Conclusions

Catégorisations scientifiques, logiques marchandes, images médiatiques, discours éducatifs construisent actuellement une ontologie de la puberté fondée sur l’inquiétude d’un temps bouleversé. Le travail d’instituer « le normal » et le pathologique » dans les plis de la succession des âges, dans la linéarité du développement et dans sa téléologie (la fabrication d’un bon adolescent d’abord, adulte ensuite), fait des frontières entre temps de la vie des zones sensibles à surveiller avec précaution. Les catégorisations d’âge deviennent un critère d’appartenance fondateur de l’ordre social et, pour cette raison, constamment questionné sur sa pertinence. Dans ce cadre, le corps constitue un objet spécifique de mise en image et en discours. Les transformations rapprochées et visibles de la puberté sollicitent un regard scientifique et profane, elles inquiètent et produisent des faisceaux d’évidences traduits en facteurs de risque épidémiologiques et sociaux. Des savoirs complexes et instables sont convoqués pour rehausser des représentations de la précocité pubertaire féminine, alors que le silence est de mise sur la puberté masculine. Des alarmes médiatiques se saisissent de ces données controversées pour alimenter un imaginaire où féminité, précocité, érotisation, séduction se confondent et où sont mis sur le même plan la visibilité du corps érotisé des jeunes filles, leur prétendue disponibilité sexuelle, le désir d’émancipation, la construction de l’apparence, la vulnérabilité adolescente.

L’anthropologue ne peut qu’interroger ces pratiques discursives et le terrain glissant sur lequel elles prolifèrent : les revendications féministes côtoient des vagues néo-moralisatrices relativement à la sexualité adolescente, la critique de la marchandisation du corps féminin peut alimenter des stéréotypes de genre et des incitations à l’hétéronormativité, la loupe sur les filles et l’invisibilité des garçons risquent de reproduire les distinctions de sexe/genre au lieu de les déconstruire. A travers ces empilements discursifs on retrouve une actualisation des normes qui régulent la sexualité des filles, une invitation à produire des corps conformes « qui incarnent l’objet du désir masculin hétérosexuel, mais qui sont cependant eux-mêmes exempts de désirs » (Caron 2012 : 136) et à perpétuer une image de l’identité masculine en négatif photographique, une sorte d’« affaire non classée », un « X-File » construit par opposition au féminin et s’exprimant par une logique des épreuves et de la mise en danger.

Quelles sont les conséquences de ces regards adultes sur des corps de filles envisagées comme sexuellement disponibles et de garçons considérés comme potentiellement dangereux ? Nous avons d’une part repéré un jeu de regards entre visibilité et esquive qui vise à renforcer des formes de classement et de bi-catégorisation de sexe. Le curseur temporel du développement est perçu en lien avec des conduites genrées et hétéronormatives, avec le risque d’un développement déphasé. Au masculin, le péril de désynchronisation va plutôt dans le sens d’un retard, avec la superposition des deux figures du « gamin » et de « l’homosexuel ». Les sexual talks, décrits par G. Fine 1986, comme rhétorique de la maturité sexuelle font bien partie de ce répertoire d’affirmation d’un corps d’homme et d’une masculinité hégémonique (Connell 2014). Au féminin, ce sont plutôt le risque de la précocité et de l’hypersexualisation (« les petites bombes sexuelles » dont parle un des généralistes interviewés, mais que nous avons très rarement rencontrées sur le terrain), ainsi que la crainte du jugement social qui sont envisagées. Les filles qui dépassent les limites sont stigmatisées par les enfants et par les parents avec en arrière-fond le regard des enseignants. Il s’agit souvent de filles plus grandes que leur âge, qui « ont tout » (seins, hanches, mais aussi talons aiguilles, vernis voyant ou vêtements à la mode) et sont envisagées comme des repoussoirs. Cette inscription de genre déséquilibrée entre le trop « féminin » et le pas assez « viril », recoupe celle du « bon moment », être ni trop « bébé », ni trop « grand » et décline autrement les étapes standardisées du développement, en montrant qu’avancée en âge, inscription de genre et orientation (hétéro)sexuelle ne sont pas pensables séparément.

Au cœur même de ces injonctions normatives, nous constatons pourtant des formes de subjectivation par le corps vivant, basées sur des changements plus fluides, des accommodements plus lents et l’acquisition d’une maîtrise de soi qui passe par un double travail d’incorporation des regards sur soi et d’ajustement à un expérience sensible. C’est ce que nous avons défini avec Plessner le travail d’institution d’une nouvelle corporéité. Etre soi, chercher l’authenticité, gérer en autonomie les changements pubertaires (par exemple l’avènement des premières règles), savoir les partager avec les autruis significatifs – pairs, mais aussi adultes et membres de la famille élargie – constituent, dans les discours de nos jeunes interlocuteurs et de leurs familles, les indices d’une transition réussie. La valorisation de la diversité de ces expériences sensibles pourrait donner lieu à la constitution de « critical gender zone » qui, dans la définition qui en donne Connolly, représentent « the distance between what a child has already come to internalize in terms of their current experiences of gender relations and identities and the degree to which they are able to reflect upon and deconstruct these with the encouragement of others » (Connolly 2006: 30).

Cette ontologie de la puberté n’est pas alors si lointaine, dans l’esprit qui l’informe, de ce qui se passe dans des sociétés dites, d’une manière qui traduit bien notre regard ethnocentré, « traditionnelles ». En relisant des classiques de la littérature anthropologique et se basant sur ses propres recherches auprès des Warlpiri d’Australie, Barbara Glowczewski (1995) rappelle que, même s’il n’y a pas de coïncidence universelle entre l’âge et le statut d’adulte, toutes les sociétés ont des repères pour définir la maturité sociale, la plupart d’entre elles reconnaissant un statut « ni enfant, ni adulte » qualifié de plusieurs termes et impliquant des interdits, des privilèges ou des obligations concernant la sexualité. Le rite initiatique permet de définir l’identité sexuée des garçons et des filles en les situant dans une filiation (soit-elle généalogique, nationale ou religieuse), il leur ouvre l’accès à l’alliance et à la reproduction, il s’accomplit par une conjonction originale de responsabilités conjugales, parentales, économiques et civiques. Symboliser la mort et la reproduction, à savoir la succession des générations, serait une condition pour s’inscrire dans une identité sexuelle et un devenir adulte.

Nous pourrions être perplexes sur la pertinence de cette conjonction de responsabilités dans les sociétés européennes contemporaines et technicisées où le passage à l’âge adulte suit des parcours qui sont plus fragmentés et où les rites d’initiation ne sont pas collectivement institués. Toutefois, sans vouloir pour autant transférer de manière incomparable des modèles d’une société à l’autre, nous retrouvons dans l’enchevêtrement des discours et des pratiques sociales autour de la puberté, et notamment de la métamorphose pubertaire féminine comme temps d’institution d’un pouvoir génésique et sexuel - un regard inquiet porté sur une composante anthropologique fondamentale : le temps long de la génération et de la filiation.

L’accent porté, dans les sociétés européennes contemporaines, sur la rupture, la crise et la liminarité propres à l’adolescence, a amplifié les inquiétudes sur la manière dont les jeunes entrent dans (et sortent de) ce temps de la vie. Mais dans une société qui a individualisé les choix reproductifs, multiplié les modèles d’alliance et de filiation et repoussé les limites de l’entrée dans la vie procréative, cette inquiétude ne peut prendre des contours légitimes qu’en s’inscrivant dans une préoccupation sur le développement « normal » et « normé » qui passe par l’institution de la bonne frontière entre les âges, pour fonder également l’ordre du genre et des générations. Au quotidien, ces accommodements ne se font pas sans frictions. Les indentifications plus fluides, les modèles multiples, les expériences singulières rendent très difficile de tracer des lignes nettes autour du vécu pubertaire des filles et des garçons d’aujourd’hui en France et en Italie. Le rapport à l’autre générationnel cohabite avec l’injonction à être soi, l’attention à la personnalisation des parcours de vie – et donc aux « rythmes de chacun » - se confronte à la séduction de la précocité qui est le propre de la société contemporaine (Delalande 2014). Par les enfants et leur corps, toute une société fait les comptes avec ses attentes, ses valeurs et ses contradictions, avec ce qu’elle récuse et ce qu’elle souhaite « faire passer ». Et, encore une fois, les filles constituent les sentinelles du bon déroulement de la société et leur corps exposé se prête à la quête des traces qui valident ou infirment le changement social.

 


 

Notes de bas de page

[1] Par puberté nous désignons ici « une période de maturation physiologique rapide aboutissant au développement complet des caractères sexuels, à l’acquisition de la taille définitive, de la fonction de reproduction et de la fertilité » (Coutant 2010 : 669)

[2] Ce programme a été financé par l’Agence Nationale de la Recherche, programme « Enfants et enfances », j’ai pu le coordonner pour le Laboratoire Cultures et Sociétés en Europe, actuellement UMR 7367 Dynamiques européennes (CNRS-Université de Strasbourg), en collaboration avec le Laboratoire Lorrain des Sciences Sociales (Université de Lorraine) sous la responsabilité scientifique de Virginie Vinel et une équipe de l’Université Ca’ Foscari de Venise animée par Donatella Cozzi.

[3] Cet article aurait été impossible sans mes collègues : Donatella Cozzi, Simona De Iulio, Benoît Dejaiffe, Marie-Pierre Julien, Myriam Klinger, Louis Mathiot, Simona Tersigni, Ingrid Voléry et surtout Virginie Vinel, que je remercie pour le soutien et les échanges intellectuels riches et suivis que nous avons depuis de nombreuses années.

[4] En raison des limites accordées à un article scientifique, je renvoie ici à d’autres études et je ne me cantonnerai qu’à l’exemple de la littérature épidémiologique et médicale et à des alarmes parues sur les médias. Pour une analyse des discours des éducateurs et des enseignants cf. Voléry 2015 et sur la question du marketing cf. De Iulio 2014.

[5] La comparaison des statistiques démographiques sur l'apparition de la thélarche - développement précoce des seins – et de la ménarche montre un décalage entre les données concernant les États-Unis et les données européennes et un article français en 2010 (Gaudineau et alt. 2010), à partir de l’enquête internationale Health Behaviour in School-aged Children calcule un âge médian à la ménarche de 12,8 ans et souligne que les résultats américains ne peuvent pas être extrapolés à la France. Toutefois, à part le travail démographique de La Rochebrochard de 1999, il n’existe pas d’études précises, en France, des stades pubertaires des filles et des garçons.

[6] 11,5 ans pour le début du développement mammaire et 11,6 ans pour le début de l’augmentation du volume testiculaire. Seulement un écart de quatre mois de l’âge moyen au stade final de développement de la poitrine et des testicules : 15,3 ans pour les filles ; 14,9 ans pour les garçons.

[7] Comme le rapport parlementaire de Chantal Jouanno, Contre l’hypersexualisation. Un nouveau combat pour l’égalité, 2012.

[8] Toutefois, écrit Coutant, les garçons consultent deux fois plus souvent pour le retard pubertaire que les filles et, « bien que la proportion de garçons et filles ayant une puberté précoce soit la même, les filles consultent deux fois plus souvent pour ce motif que les garçons » (Coutant 2010 : 674).

[9] L’expression « génération Lolita » exprime la diffusion de cette figure et le risque de généralisation qu’elle induit, parfois même dans les écrits des sociologues (cf. Monnot 2009).

[10] Cette expression est celle qu’utilise le protagoniste du roman Lolita de Nabokov de 1955 pour exprimer la séduction qu’exercent sur lui ces filles qui sont au seuil de la puberté, dans un temps suspendu qui est le temps de tous les possibles : « On trouve parfois des pucelles, âgées au minimum de 9 ans et au maximum de quatorze ans, qui révèlent à certains voyageurs ensorcelés, comptant le double de leur âge et même bien davantage, leur nature véritable, laquelle n’est pas humaine mais nymphique (c’est-à-dire démoniaque) ; et ces créatures élues, je me propose de les appeler des ‘nymphettes’ » (Nabokov V., 2001 : 43-44).

[11] Il s'agit pour les savoirs médicaux de deux phénomènes différents : la première, à savoir la puberté précoce, est considérée comme particulièrement critique, elle peut résulter de maladies graves et intervient quand les premiers signes de développement pubertaire apparaissent avant 8 ans pour les filles et 9 ans pour les garçons. La deuxième, la puberté anticipée, consiste en une avance par rapport à l'âge moyen, statistique, de la puberté, elle se diffuse de trois mois tous les dix ans suite à des changements liées à l’alimentation ou à la présence de substances chimiques. Sur les implications de ce dérèglement temporel cf. Cozzi 2015.

[12] En 2010, l’âge à la première relation sexuelle est de 17,4 ans pour les garçons, 17,6 ans pour les filles (INPES, Institut National de Prévention et de l’Education pour la Santé). La baisse plus importante a eu lieu entre les années 1940 et 1970 (22 et 18 ans), pour arriver à une stabilisation dans les années 1980 et 1990, avec une légère baisse dans les années 2000.

[13] J’utiliserai ici le mot « enfant » en tant que mineur, nos jeunes interlocuteurs oscillant dans la définition de soi entre enfants, demi-ado, pré-ado, grand enfant. Cette difficulté à se définir est pour autant riche de significations explorées ailleurs (Diasio 2014).

[14] La difficulté à « dire le corps qui change » dans un entretien individuel est à prendre en compte dans un domaine où l’asymétrie de pouvoir dans la relation adulte-enfant est toujours présente. Dans les entretiens collectifs, en outre, la possibilité de partager l’intime par la présence rassurante des autres enfants est renforcée par la construction collective d’un discours normatif par l’interaction de groupe. Les résultats changent donc selon la situation d’entretien et ce constat est central non seulement dans la recherche avec les enfants et les adolescents, mais dans la recherche tout court.

[15] Sophie vit à Strasbourg avec sa mère, nourrice, et sa sœur. Elle est une de nos interlocutrices et un des enfants accompagnés sur le terrain entre 11 et 14 ans.

[16] Par fun-food je désigne ici cette alimentation que par le packaging, les couleurs, les objets offerts, les stratégies publicitaires ou encore les actions qu’elle permet renvoie à l’univers du ludique et de l’amusement.

 

 


Références

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