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Ce premier numéro aborde le rôle des discours experts et de ses liens avec l'adolescence contemporaine. Nous avons donc rassemblé les textes de chercheur·e·s abordant des objets différents, ayant toutefois comme dénominateur commun d’illustrer de manière significative la mobilisation conjointe de l’anthropologie et la sociologie dans le cadre de leurs travaux.

En analysant la construction sociale de la « précocité pubertaire », Nicoletta Diasio alimente la réflexion sur l’un des objets d’étude majeur de la socio-anthropologie de l’adolescence : le corps. Les discours experts, comme celui de la médecine, ne dévoilent pas les mécanismes de la puberté mais construisent et renforcent des normes qui déterminent une temporalité du grandir à laquelle les adolescent·e·s devraient se conformer en fonction de leur genre. Nicoletta Diasio montre ainsi comment ces discours experts s’imposent dans les représentations jusqu’à « fabriquer des regards » sur le corps de l’adolescente, alors perçu par la majorité au prisme d’une normativité qui fait office de normalité. En filigrane de cet article, apparaît l’intérêt d’une socio-anthropologie de l’adolescence consacrée à la déconstruction des représentations et soucieuse de dévoiler la construction de ce qui est « pathologique » ou « normal » dans les comportements des plus jeunes.

Ce travail de déconstruction se poursuit dans le texte de Louis Mathiot. Dans la continuité des travaux de Margaret Mead, qui avait remarqué que l’adolescence n’avait pas d’âge dans la mesure où celle-ci commençait ou se terminait rarement aux mêmes moments selon les sociétés, l’auteur insiste sur la construction sociale - et donc provisoire - des frontières poreuses séparant les âges de la vie. Ces frontières sont notamment redéfinies par les jeunes eux-mêmes, soucieux de se situer à l’intérieur de la catégorie de l’adolescence mais aussi de se distinguer des plus jeunes auxquels ils ne veulent plus ressembler. À partir d’enquêtes de terrain, l’article de Louis Mathiot souligne l’apport d’une méthodologie qualitative à une socio-anthropologie qui redonne la parole aux jeunes. Ces derniers ne sont certes pas les acteurs tout puissants de leur existence, mais s’inscrivent en permanence dans un jeu de réappropriation et de détournements des catégories qui s’imposent à eux. Leurs pratiques et leurs représentations peuvent alors être lues comme les révélateurs d’une tentative de reconstruction permanente des frontières générationnelles plus ou moins clairement établies dans les sociétés contemporaines.

En questionnant la notion de risque, Sophie Le Garrec aborde un autre concept central de la socio-anthropologie de l’adolescence. L’inadéquation entre une définition du risque produit par les expert-e-s en prévention et celle, plurielle, donnée par les acteurs·trices, pose à nouveau la question de la rencontre entre les discours qui appuient leur légitimité sur l’apparence d’une démarche objective et ceux qui émergent à partir de l’expérience subjective des individus. Or, cette inadéquation n’entraine pas seulement une remise en question des définitions portées par les expert·e·s. Elle autorise aussi à interroger l’efficacité des discours qu’elle induit sur les conduites à risque auprès des jeunes qui se mettent en danger. En filigrane, l’auteure rappelle ainsi que la socio-anthropologie de l’adolescence n’est pas seulement destinée à la production d’une littérature savante. Elle trouve également des échos dans le domaine de la prévention et de l’intervention auprès des plus jeunes.  

En revenant sur les recherches actuellement disponibles sur le sujet de l’usage des technologies de l’information et des communications par les adolescent·e·s, Caroline Caron interroge également la construction des discours sur les pratiques juvéniles. Mais ici, ce sont les discours des chercheur-e-s eux·elles-mêmes qui sont questionnés. L’auteure montre alors que les postures de ces derniers sont éminemment influencées par des représentations plus globales, et bien entendu subjectives, versant parfois dans la technophobie. La posture émique, mettant au premier plan de l’analyse les pratiques observées parmi les adolescent·e·s et les discours recueillis auprès de ces derniers·ères, apparaît alors comme une solution prudente face au piège de la stigmatisation que les chercheur·e·s doivent absolument éviter. Dans le contexte de l’étude des usages des TIC par les adolescent·e·s, cette posture est d’autant plus souhaitable qu’elle permet de freiner les effets d’une longue tradition de panique morale resurgissant périodiquement dans les sens commun et dans les discours experts, lorsque les plus jeunes s’approprient des technologies nouvellement disponibles.

Finalement, le texte de Pierre Bouvier rappelle quelques éléments fondamentaux d’une socio-anthropologie à laquelle l’auteur a fortement contribué. En insistant sur deux concepts, l’autoscopie et l’endoréisme, il souligne deux dimensions essentielles de l’approche socio-anthropologique que les contributeurs·trices de ce premier numéro ont mobilisées. D’une part, l’autoscopie consiste en la nécessité pour les chercheur-e-s d’interroger leur propre subjectivité, susceptible d’interférer à tout moment dans l’interprétation des données. Les socio-anthropologues ne sont jamais dupes ; ils appartiennent à l’humanité dont ils tentent de saisir la complexité. C’est pourquoi l’analyse des discours experts reste tant importante pour les socio-anthropologues. D’autre part, l’endoréisme rappelle l’intérêt des socio-anthropologues pour ce qui persiste de l’hier dans l’aujourd’hui. Il ne suffit pas d’interroger la nouveauté ; il importe de questionner les persistances. En insistant sur la posture des chercheur·e·s en socio-anthropologie, le texte de Pierre Bouvier souligne que les enjeux d’une telle approche se situent autant au niveau épistémologique qu’au niveau méthodologique.

 

PUBERTÉ : LA FABRIQUE DES REGARDS

 

Auteure : NICOLETTA DIASIO

Après avoir montré comment la médecine a investi les frontières entre temps de la vie, l’article analyse la construction de la puberté dans la littérature médicale et dans les médias. La précocité, le risque, la sexualisation sont au cœur des représentations contemporaines du passage entre l’enfance et l’adolescence. Ces mises en image et en discours se heurtent aux expériences singulières et sensibles des enfants. Ces derniers, toutefois, incorporent une temporalité genrée, dans des tensions et des contradictions qui font partie du dur labeur de grandir. L’article revient en conclusion sur les implications anthropologiques de la construction concomitante des catégories d’âge, de genre, d’orientation sexuelle et de génération, qui est au cœur de ce passage d’âge.

Mots-clés : âge, genre, corps, puberté, hypersexualisation, passage 

 

Pour citer cet article : 

Diasio, N., "Puberté : la fabrique des regards", Revue de Socio-Anthropologie de l'adolescence [En ligne], no.1, janvier 2017, p.3-20. URL : http://revue-rsaa.com/index.php/les-numeros/numero-1-les-discours-experts/81-1-puberte-la-fabrique-des-regards

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OBSERVER L'ADOLESCENCE AVEC L'ALIMENTATION

Auteur : LOUIS MATHIOT

Pensée comme un analyseur de la vie en société, l’alimentation peut donner accès à un savoir plus général sur une catégorie d’âge : l’adolescence. Pour cela, un premier point reviendra sur cette activité humaine de façon générale. Il s’attachera à montrer la manière dont l’acte de manger peut être envisagé comme un observatoire des cultures, des groupes d’appartenance et des rapports sociaux au travers de deux de ses composantes qui sont les « manières de manger » et l’« incorporation ». À partir des pratiques alimentaires des préadolescents et des adolescents, il sera ensuite présenté comment l’entrée dans un nouvel âge de la vie passe par des logiques de différenciation avec les autres générations et notamment par la délimitation de frontières avec les plus jeunes qui participent à la construction de repères communs, partagés par une même « communauté d’âge ». 

Mots-clés : Alimentation, Adolescence, Préadolescence, Catégorie d’âge, Générations,

 

Pour citer cet article : 

Mathiot, L., "Observer l'adolescence avec l'alimentation", Revue de Socio-Anthropologie de l'adolescence [En ligne], no.1, janvier 2017, p.21-31. URL : http://revue-rsaa.com/index.php/les-numeros/numero-1-les-discours-experts/84-2-observer-l-adolescence-avec-l-alimentation

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L'ENTRE-DEUX RISQUE(S). ENTRE PERSPECTIVE PRÉVENTIVE ET RÉALITÉ INDIVIDUELLE

Auteure : SOPHIE LE GARREC

L’alcool, le tabac, le cannabis, la sexualité, les jeux, l’internet, etc. autant de pratiques qui, associées à l’adolescence, sont désignées par les politiques de santé publique mais aussi les médias, comme des risques ou des conduites à risque. Cette notion de risque, pourtant plurielle, variable, elliptique n’est que rarement questionnée tant elle semble aller de soi, plus particulièrement dans les approches socio-sanitaires associées à nombre d’images-types et de « généralisations ciblées ». Comment appréhender ces risques et/ou conduites à risques ? Reposent-ils sur des critères et invariants descriptifs et explicatifs homogènes ? Recouvrent-ils les mêmes actions, comportements et significations pour l’ensemble des acteur-e-s ? Sont-ils inférés sur la fréquence des pathologies émergentes, sur la gravité de ces dernières ou sur leur prévalence ? Comment se saisir de cette notion dans le cadre d’actions prévention ? Pour appréhender cette notion du risque, nous développerons principalement notre propos sur les addictions et les politiques de santé publique en la matière, thèmes que nous avons pu questionner à travers plusieurs recherches en France et en Suisse.

Mots-clés : Risques – Addictions – Prévention – Santé Publique - Représentations

 

Pour citer cet article : 

Le Garrec, S., "L'entre-deux risque(s). Entre perspective préventive et réalité individuelle", Revue de Socio-Anthropologie de l'adolescence [En ligne], no.1, janvier 2017, p.32-47. URL : http://revue-rsaa.com/index.php/les-numeros/numero-1-les-discours-experts/85-3-l-entre-deux-risque-s

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POUR UNE APPROCHE ÉMIQUE DE LA RECHERCHE SUR LES ADOLESCENTS ET LES MÉDIAS SOCIAUX

Auteure : CAROLINE CARON

Cet article utilise la méthode du perspectivisme méthodologique pour montrer la pertinence scientifique d’une posture émique dans les travaux de recherche sur les rapports des adolescents aux outils de communication numérique. Par la comparaison de travaux menés selon diverses perspectives théoriques et méthodologiques, l’analyse souligne l’importance de penser ces rapports au-delà des seules préoccupations sur les dangers de l’internet. D’abord, la posture étique est problématisée pour les représentations dystopiques de la technologie qu’elle a tendance à produire et qui servent souvent de caution scientifique aux discours alarmistes relayés par les médias d’information. Ensuite, l’apport heuristique de la posture émique est illustré grâce à une discussion de recherches novatrices récentes examinant les sociabilités juvéniles directes et médiatisées. Enfin, l’auteure utilise des données empiriques issues de ses travaux sur l’engagement civique des adolescents sur la plate-forme YouTube pour montrer qu’une posture émique est propice à la construction de nouveaux objets et hypothèses de recherche en socio-anthropologie de l’adolescence. Globalement, la démonstration insiste sur le caractère parcellaire, partial et temporaire de toute description de la réalité ; elle soutient également que la dimension politique de l’expérience adolescente est un thème prometteur pour la socio-anthropologie de l’adolescence, quoique sous-estimé. 

Mots-clés : adolescents, sociabilités juvéniles, médias sociaux, voix publique, YouTube. 

 

Pour citer cet article : 

Caron, C., "Pour une approche épique de la recherche sur les adolescents et les médias sociaux", Revue de Socio-Anthropologie de l'adolescence [En ligne], no.1, janvier 2017, p.48-67. URL : http://revue-rsaa.com/index.php/les-numeros/numero-1-les-discours-experts/86-4-pour-une-approche-emique-de-la-recherche-sur-les-adolescents-et-les-medias-sociaux

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LA SOCIO-ANTHROPOLOGIE

Auteur : PIERRE BOUVIER

Le tournant de millénaire interpelle les manières d’analyser les diverses facettes du monde social. Aux vecteurs portés par les notions de progrès tant économique que social et dont la sociologie est l’analyseur classique s’adjoignent des représentations liées à des mutations qui introduisent des éléments hier peu présents. La mondialisation, les migrations de masse déconstruisent et refaçonnent les façons de se situer socialement. L’anthropologie apparaît dès lors comme un apport complémentaire à une compréhension renouvelée des modes d’appréhension. La socioanthropologie, croisant et renouvelant ces deux disciplines se présente ainsi comme l’une des perspectives aptes à mieux appréhender ces nouveaux contextes.

Mots-clefs : Mondialisation, Migration, Autoscopie, Endoréisme, Ensemble populationnel cohérent

 

Pour citer cet article : 

Bouvier, P. "La Socio-anthropologie", Revue de Socio-Anthropologie de l'adolescence [En ligne], no.1, p.68-76. janvier 2017. URL : http://revue-rsaa.com/index.php/les-numeros/numero-1-les-discours-experts/87-5-la-socio-anthropologie

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